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Le Blog d'Elisabeth Poulain

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La Garde de l'Yser dans la Boue et l'Eau > Les Chemins de Bois > Guerre 14-18

11 Octobre 2013, 19:42pm

Publié par Elisabeth Poulain

Je reprends le titre de l’article de l’Illustration en date du 17 février 1917. Les historiens préfèrent  maintenant  parler du « Front de l’Yser ». L’un ou l’autre titre ne traduise pourtant pas la réalité physique de cette garde ou de ce front. On garde un bien tangible qu’on peut saisir dans la main ou toucher s’il s’agit d’un mur d’enceinte par exemple. Dans le cas de cette petite rivière, il s’agit de veiller à ce que l’ennemi, les troupes allemandes, ne puisse atteindre la mer. Et c’est l’eau qui a servi de défense horizontale toujours mouvante et changeante. 

Inonder les terres basses de l’Yser, situées en dessous du niveau de la mer fut la  solution proposée et mise en œuvre par le marinier-éclusier belge, Henri Geeraert, sur l’accord express d’Albert Ier, roi des Belges. L’éclusier dut ouvrir par trois fois les écluses de Nieuport, proches de la mer du Nord, pour arriver à inonder la zone  que ne devaient pas franchir les soldats allemands. L’objectif, qui était de les empêcher de passer sur la rive ouest et de là passer en Angleterre et en France, fut pleinement atteint et ce jusqu’à la fin de la guerre. Au cours de cette période, deux percées allemandes furent très vite repoussées. 

L’article de l’Illustration signé par L. Dumont-Wilden. Il est remarquable, très complet, très bien documenté, précis et en même temps retenu. Nous sommes en 1917, cela fait maintenant trois ans que la guerre dévaste toute cette zone fragile de polders, du fait de sa mixité terre-eau, à la terre riche et grasse avec « des champs les mieux cultivés du monde ». L’inondation a fait ressurgir l’eau là où sa présence avait été canalisée, optimisée, repoussée là où il le fallait, à coup d’un travail incessant de générations d’hommes directement impliqués dans les missions des « wateringues ». L'eau a certes bloqué l’ennemi. Elle a aussi rompu les équilibres naturels entre la terre et l’eau, l’eau douce désormais devenue salée. Elle a coupé les sentiers, désorganisé les liens entre les hommes et les liaisons de toutes sortes. « Le beau jardin de Flandre est aujourd’hui pareil aux marais qui arrêtèrent les légions de César ».  

La terre était une éponge gorgée d’eau. La guerre de 1914-1918 a été une guerre de tranchées, avec des tranchées qui se remplissent de l’eau de la pluie qui tombe en abondance dans ces régions océaniques. Mais il n’y a pas que cette eau venue du ciel. Sur le front de l’Yser, il y a eu aussi l’eau qui sourdait du sol. Entre les deux, il y avait les soldats qui devaient sans cesse refaire les tranchées, colmater les parois autant que faire se pouvait, lutter contre l’eau et le froid tout en assurant leur mission.  

Il s’agissait d’une vraie question de vie ou de mort. Les hommes étaient fatigués. Ils avaient froid. Ils étaient toujours mouillés. Ils vivaient littéralement dans la boue et l’eau. Cela faisait maintenant trois ans que le pays était inondé. Il avait fallu parer au plus pressé et en particulier faire une nouvelle cartographie en repérant les voies encore utilisables par les charrettes tirées par des chevaux pour acheminer les hommes et le matériel. Tout en créant sur place aux postes de guet et aux autres points stratégiques des chemins de bois pour le passage des hommes, des fournitures de guerre et leur approvisionnement.  

Des chemins de bois furent installés par le génie belge pour répondre à tous ces besoins. Ce travail vital pour la défense du pays fut très lourd à effectuer et sans cesse à refaire, comme on peut l’imaginer dans un pays en guerre, contre l’armée allemande bien plus  forte en nombre que l’armée belge avec l’aide ponctuelle  des alliées. Outre cette dimension logistique et militaire,  il fallait rassurer les populations et les forces alliées sur la solidité du front avancé belge.

Des photos furent prises l’hiver par le service photographique de l’armée belge à cet effet. On y voit des soldats bien habillés, avec des vêtements chauds d’hiver assurant « la garde de l’Yser ». Un seul cliché provient de l’armée française. Elle montre le général Lyautey, ministre français de la guerre, en visite sur le front belge.   

La-Garde de l'Yser-Guetteur-Zone-inondée-Ph-n°1

. 1. Le Ier cliché a toujours une importance singulière. Parmi les sept photos de l’article de  plus de  deux pages et demie de L’Illustration, il est celui qui donne le ton. Son nom est « Guetteur dans un petit poste de la région inondée ». Il  ouvre l’article en  montrant un guetteur abrité dans sa tranchée, accoudé contre la paroi revêtue de sacs de sable. On voit nettement une grande surface d’eau, avec une estacade menant à une ferme située dans le coin gauche.

La Garde de l'Yser-Convoi-Artillerie-Route-belge-Ph-n°2

. 2. Le second cliché de cette même page 138 donne à voir des fantassins marchant aux côtés des charrettes sur des routes recouvertes de boue. Des arbres bordent la route, à côté d’un fossé profond. Dans le fond, on devine une ferme. Il s’agit d’un « Convoi d’artillerie sur une route belge ». Son intérêt était de prouver que l’armée pouvait acheminer ce qu’il fallait là où il le fallait, si non les petits postes avancés n'auraient pu tenir. Qu'aurait pu faire ce guetteur seul devant l'ennemi,  sans l'aide en arrière d’autres hommes avec des chevaux, les vivres  et le matériel?

La Garde de l'Yser-Marche-difficile-Ph-n°3

. 3. La troisième photo en page 139 est intitulée « Marche difficile ».Deux hommes s’apprêtent à marcher avec chacun un pied sur la terre gelée et l’autre sur la piste en lattis –c’est la dénomination officielle de l’époque – que les soldats belges appelaient eux « un fond de bain ». On pourrait aujourd’hui dire que c'est un chemin de bois, parfois monté sur pilotis sur terre  et toujours en zone inondée.            

La garde de l'Yser-Sentinelle-Yser-Ph-n°4

. 4. La quatrième photo est certainement la plus forte. « Une sentinelle de l’Yser » est encore plus grande que la première ; elle occupe une pleine demi-page dans le bas de page 139. On y voit un soldat chaudement vêtu, sorti de casemate de sacs de sable, avancé sur la piste de lattis sur pilotis. Il regarde l’horizon de ¾ vers le haut gauche du cliché, avec sur sa droite une grange qui a conservé son toit de chaume et les pieds dans l’eau. Un long chemin sinueux de bois se déploie à la surface de l’eau entre la grange et l'abri. Des morceaux de bois d'un ancien chemin flottent à la surface.   

La Garde de l'Yser-Convoi-Artillerie-Route-belge-Ph-n°5

. 5. Le cliché, situé en page 149 est de dimensions modestes. Il est vrai qu’il est moins parlant, moins fort émotionnellement. Il aurait pu être pris en période de paix. Il montre « le ravitaillement par eau » grâce à une plate qui permet d’emprunter les canaux et de passer sur les ponts. Ce sont des paysans que l’on voit et pas des soldats. Dernier point, on ne sait pas si on est loin ou proche de la ligne de « Garde de l’Yser.  »

La garde de l'Yser-Général-Lyautey-Front-belge-Ph6

. 6. « La visite du général Lyautey, ministre de la Guerre français, au front belge. » C’est la seule photo française qui montre le grand homme de profil dans son manteau de couleur claire par temps de neige. Les pistes en lattis sont larges. On voit une réserve les gros tasseaux de bois encore « emballés », qui devaient peser affreusement lourd  à transporter. C’est là-dessus qu’on marchait sans vide entre les « planches » épaisses. Les poteaux ancrés dans le sol étaient de section ronde. C’était facile de les distinguer.

La Garde de l'Yser-Pompe-à-eau-potable-Ph7

. 7. La dernière photo est consacré à « une pompe (qui) ravitaille les cuisines en eau potable ». Le temps semble plus doux ; visiblement, il  a beaucoup plu. Tout est mouillé, dans ce pays rendu à l’eau salée. La distribution d’eau potable fut un réel problème, plus que la nourriture semble-t-il. Ce  fut une question grave. En effet on sait par les archives de guerre que les soldats souffrirent de la soif et  de malnutrition à plusieurs reprises, en plus du typhus qui fit des ravages en 1914 et 1915. La pénurie de nourriture commença en 1916 et fut accentuée en 1917. Comme le remarque Frédérique Rousseau, un universitaire français spécialiste de la guerre 1914-1918 ", le front belge était le plus malsain de tout l'Ouest".

On comprend mieux dès lors le choix des photos, en décalage avec le texte même s’il reste toujours mesuré. Le journaliste a tout axé sur la souffrance de la terre et le contraste entre l'avant-guerre souriante avec des roses trémières dans les fermes (!) avec la désolation bien réelle qu'il a vue sur place. Les clichés avaient pour objectif de tranquiliser tant les familles restées en zone occupée par les forces allemandes que le reste des Belges et les forces alliées, de façon sinon à rassurer, du moins à ne pas peser encore plus sur leur moral. Les soldats belges furent les seuls de tous les soldats alliés à n'avoir pas pu revoir leurs proches pendant toute la durée de la guerre. Ils y gagnèrent leur forte réputation de « ténacité »  lors de cette véritable guerre du Front de l’Yser ou de ce qui n'était alors que "la Garde de l'Yser" pour ne pas effrayer.

Pour suivre le chemin jusqu’à Ypres en retrouvant après le polder de l'Yser 

. Voir le récit de l’inondation volontaire du Front de l’Yser sur la proposition d’un marinier-éclusier et l’accord du roi des Belges        http://www.nbbmuseum.be/nl/2009/05/1000francs_battle-of-ypres.htm?lang=fr   

. Sur la situation des soldats belges sur le Front de l’Yser, lire le commentaire de Frédéric Rousseau, CRID 14-18, Université de Montpellier III, à propos  de la sortie de l’ouvrage « Des hommes en guerre, Les soldats belges entre ténacité et désillusion, 1914-1918 »  par Bruno Benvindo, Etudes sur la Première Guerre mondiale, bruxelles, Archives générales du Royaume http://www.crid1418.org/bibliographie/commentaires/benvindo_rousseau.htm  

. Sur le Front de l’Yser, voir plus spécialement http://fr.wikipedia.org/wiki/Front_de_l%27Yser#L.27ouverture_des_.C3.A9cluses

. Constater la violence des destructions causées par les bombardements allemands  plus loin dans les terres, à Ypres sur http://p3.storage.canalblog.com/37/88/1046708/79942024.pdf

. Lire l’étude très intéressante sur la muséification du paysage http://www.ryckeboer.fr/panofrag/index.php?option=com_content&view=article&id=2&Itemid=6&lang=fr

. Sur les wateringues belges, voir http://www.wateringue.be/fr/ ainsi que http://environnementwallonie.be

. Quelques mots sur L’Yser. C’est une petite rivière qui prend sa source en France, pour très vite passer en Belgique, en traversant des paysages de polders dans les deux pays,  avant bravement de se jeter dans la mer du Nord. Je dis bravement parce que son cours se situe  en dessous du niveau de la mer une bonne partie de son cours et surtout lorsqu’elle prend un coude à quasiment 90° pour enfin rejoindre la mer. Cette caractéristique n’est pas exceptionnelle sur cette côte littorale faite de dunes de sables et d’eau  entre le nord de la France, la Belgique et les Pays-Bas.

. Photos Elisabeth Poulain à partir de L'Illustration du 17 février 1917. Les différences de coloris entre les photos viennent de la lumière, naturelle de jour pour les noires et celle de l'éclairage électrique pour les marrons. 

 

. Lire aussi le billet sur la reconquête de la rive nord de l'Yser qui suivit quelques mois plus tard dans   L'Offensive des Flandres, le Génie & les Passerelles de Liège, 14-18/17    

 

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MAP > Marcher Angers Penser > Traverser > Partager par la Parole

9 Octobre 2013, 17:04pm

Publié par Elisabeth Poulain

Rappel, MAP d’abord. C’est l’acronyme de Marcher Angers Penser. Une jolie façon de jouer avec les mots, personne n’ayant oublié que map signifie « carte » en anglais. Ca tombait bien car il s’est agi de marcher en cette fin de première semaine d’octobre 2013, après avoir écouté la veille des chercheurs et une consultante cogiter devant nous sur la marche en ville. Nous sommes partis marcher, nous, les écoutants de la veille qui sommes aussi des marcheurs, avec parfois aussi selon les groupes des universitaires de la veille.  

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Le samedi après-midi  du jour suivant, a été dédié à la pratique urbaine selon cinq marches suivis de débats, chacune ayant sa typicité, en matière de paysage, de thématiques et de durée… Notre Marche, la n°4, avait pour nom « Traversée » à travers les quartiers. Je m’empresse de renommer notre expérience en « Traverser » pour faire ressortir la dimension active de ce partage de l’espace afin de percevoir les « variations d’ambiances urbaines » dans ce territoire nord-ouest de la ville en rive droite de la Maine.  

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« Traverser » a une connotation active. C’est bien ce que nous avons fait, pour nous tous, chacun à notre façon, dans un groupe qui a eu le plus souvent des allures de fils d’araignée tant nous nous sommes étirés comme si nous avions éprouvé le besoin d’assouplir nos muscles, comme tout bon marcheur le fait régulièrement.

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Traverser l’espace devrait s’écrire au pluriel tant les lieux par lesquels nous sommes passés ont été variés. Nous n’avons pas arrêtés. Nos semelles ont foulé des trottoirs de pierre blanche brillante, des allées faites tout spécialement à l’intention des promeneurs, sans même avoir l’idée de marcher sur la pelouse, des chemins divers, des petites rues avec des voitures dormantes avec nous marchant au milieu comme si c’était là notre place naturelle. Nous avons traversé des placettes avec des arbres, franchi une petite route avec de l’herbe, emprunté des sentiers de terre qui sentaient bon la motte humide et l’herbe foulée…

Nous avons aussi été troublés par la présence oppressante d’un tunnel d’un murs de schiste noir à ciel ouvert…senti la rapidité de la descente d’un escalier raide en béton neuf dur, pour tomber sur un mur de béton brut, avant de traverser un parc arboré ancien, celui du CHU, et déboucher à nouveau sur la brillance de la pierre blanche polie du Pont Confluence.

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 Notre pratique du « Traverser ». Elle s’est faite spontanément sans chercher ce que nous allions voir, faire, ni où, ni comment. Elle a donc gardé le goût et la saveur particulière de la découverte, pas seulement du chemin, mais d’abord des autres en miroir, pour le plaisir d’être ensemble, sans forcément exprimer ce plaisir. Certains par exemple n’ont parlé à aucun membre dans le groupe, en ne s’adressant qu’aux quelques très rares personnes rencontrées dans la rue.  

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Traverser a été pour nous une démarche de liberté sur un tracé conçu par l’AURA pour nous faire percevoir des ambiances différentes au cours de cette marche urbaine de 2 heures dans une succession de séquences ayant en commun d'être situées aux marges de la ville construite à différents moments de l'histoire .

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Traverser a d’abord été une rencontre, avec les autres membres du « groupe entre nous »  et avec les autres. Entre nous au début du parcours, nous avons parlé du plaisir de la marche, à sa façon, en ville ou dehors, avec chacun sa façon personnelle de dire ou de faire. Au-delà des mots, nous avons partagé d’abord des façons d’apprécier le paysage en créant de nous-même des temps d’arrêt pour mieux voir et sentir. Avec les autres, ceux qui ne faisaient pas partie du groupe, les contacts se sont d’abord établis par le regard, puis par des mots pour finir par les murs qui parlent eux aussi. 

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Traverser s’écrit donc au pluriel, forcément. Nous avons eu à certains moments des temps d’échanges qui se sont imposés d’eux-mêmes. Parmi les thèmes que nous avons évoqués, sans jamais cherché à théoriser, ni à globaliser : les lieux de marche, le plaisir de la découverte, la rencontre de l’imprévu, l’acceptation du hasard, de l’entre-deux pour certains, la présence de l’autre, la recherche de l’isolement pour être soi avec soi, ces moments si précieux qu’apporte la marche, le partage d’un espace commun, la fluidité aérienne de la ville française pour la marche comparée avec ce qui peut se passer au Brésil et en particulier à Sao Paulo, les normes de la définition des espaces au sol… Sur ce dernier point, le constat a été général : nous n’avons vu personne dans les aires de jeux, au point que certains se sont posé la question de savoir « où sont les gens ?»

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Traverser, c’est d’abord marcher. Pour certains, rien ne remplace la marche urbaine pour appréhender la ville, la faire sienne, en sentir les vibrations, les pulsions, le bourdonnement en forme de ronronnements des bruits de la ville en marche, qui jamais ne s’arrête…Pour d’autres, le lieu importe peu, c’est l’isolement qu’ils recherchent. Un soi tout seul au calme avec soi, un bon « isolement », toute autre chose que la solitude (imposée).  On a aussi comparé nos « légèretés » quand les pieds nous emportent, celle de la marche, celle du vélo…Nous avons aussi beaucoup interrogés les murs de schiste noir dans le quartier des Capucins en fin de parcours.

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Traverser, ce n’est en aucun cas l’affaire du seul marcheur. Si marcher est bien un acte premier de liberté, marcher ne doit pas créer de contraintes supplémentaires, en particulier à la terre qui nous accepte - ou pas -  et aux gens qui habitent là. Il y a des endroits qui se traversent sans pulsion particulière du sol qui nous porte, d’autres qui n’ont pas encore eu le temps d’apprendre à émettre à nouveau des vibrations, d'autres plus rares qui émettent des bruits discordants, avant à nouveau d'entendre d'autres bruits...

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Traverser, c’est sentir, ressentir les vibrations de ces lieux petits ou grands, ouverts, oubliés, en profond re-façonnage…, ceux qui portent les panneaux « chantier en cours, interdit de passer. » Dans certains cas, on ne perçoit que très faiblement ces vibrations ; elles viendront mais plus tard. Il faut accepter les effets du temps long d’ancrage, avec comme mesure étalon, l’arbre. C’est lui qui est le principal vecteur de l’ancrage dans la terre, le ciel, avec les pierres hier et aujourd’hui le béton des bâtiments. Dans d’autres cas, les vibrations sont fortes. Elles parlent. Elles racontent une histoire mais pas toujours triste d'ailleurs. Ce peut être par exemple l'histoire d'un sentier qui passait par là et jamais ne s'en est allé.  

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Traverser certains lieux plus sensibles, plus fragiles aussi, renvoie le marcheur à sa propre responsabilité individuelle dans la longue marche de la ville. Il faut être sensible à la couleur de la terre, là où en particulier elle est devenue jaune. Elle a pris la couleur de l’argile qui signe les grands chantiers où on enlève la bonne terre arable du dessus, celle qui portait les légumes du potager, les fleurs près des habitations, les jeux des enfants jouant dehors ensemble à un endroit qu’ils avaient choisi, qui portait aussi leurs immeubles de la Reconstruction. Ce sont des sols que j’appelle des terres-bulldozers.

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Traverser est aussi un jeu de miroir où voir les autres, c’est se voir soi, pour mieux se comprendre, percevoir la ville, sentir les mutations du temps, comprendre ou du moins essayer dans une position d’ouverture au monde…. Ce sont des rencontres non programmées dans une société qui aime à donner une place à chaque chose, pour faire « propre » et ordonné. C’est d’abord ce que certains ont perçu, cet espace au sol à fonctions codées, là pour les jeux de boules, là pour les enfants, là pour les voitures… un endroit clos de murs en bois pour les hélicoptères qui transportent des accidentés ou des malades au CHU…

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Traverser ces grands espaces des Hauts de Saint-Aubin, c’est s’apercevoir qu’il y a peu de banc et quand il y en a,  il est mis en scène pour structurer ou parler. Plus loin, à Verneau, il reste deux témoignages visuels au lieu sensible de rencontre entre démolition, réhabilitation et programmation à venir. Voici une table 1950-60 (?) à pique-nique avec deux bancs en béton repeint en jaune, avec une petite fleur peinte sur le côté, avec des bancs en bois par derrière. C’est aussi cette photo grande taille d’un homme debout, les bras en l'air, sur un immeuble restant, apposée tout en haut près du coin droit supérieur, un homme qui veille, un ballon au pied…

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Traverser un lieu sensible demande de la sensibilité d’approche. Il y faut de la douceur, une certaine lenteur, sans effet de groupe aussi. Heureusement nous n’avons pas eu l’allure de ces touristes débarquant d’un car, qui sortent, visitent et remontent dans le car quasiment dans l’ordre dans lequel ils étaient assis.

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Traverser, c'est découvrir le vieux potager; c'est un endroit proprement magique qui a été pour beaucoup dans la différenciation qui s'est faite dans le groupe entre ceux qui étaient partis devant et nous autres les marcheurs, fondus d'admiration devant ce lieu plein de tendresse avec une cabane, son appentis, un petit chat entre les deux, blanc cette fois-ci, ses mauvaises herbes et ses allées bien nettes du côté des plantations. Et cet endroit, comme oublié des années 50-60, est juste à la marge de l'endroit qui a subi les tensions. 

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Traverser, c’est savoir être léger, sans donner l’impression d’un groupe compact d’envahisseurs. Notre allure d’un ruban un peu indiscipliné  avec des trous a certainement permis d’atteindre cette symbiose légère dans le paysage urbain.   

Angers-Marcher-Penser-2013-Groupe-4-246 Traverser a été l’occasion pour Héloïse, une charmante petite fille de 5 ans, de créer son propre rôle dans le groupe de marcheurs. Elle a su apprécier nos rythmes de temps irréguliers. A nos arrêts pour cause d’échanges, elle dessinait ce qu’elle voyait, à commencer par le mignon chaton du début qui a marqué pour elle et pour nous le vrai début de la marche.  

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Traverser est  donc une histoire qui commence  par ce chaton visiblement orphelin. « Il était une fois un petit chat qui sortait de sa tanière creusée sous un bac en bois à plantes… » Il s’est réjoui de nous voir et nous aussi, car il a été signe de vie  dans cet espace planté d’arbres encore trop jeunes pour équilibrer par leur volume les immeubles cubes posés çà et là. Il s’en est fallu d’un rien qu’il fasse le chemin avec nous tant il se sentait seul.

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Traverser, c’est toujours rencontrer le temps, dans tous les sens. C’est là que nous avons notre première rencontre avec le temps, pas celui de la marche, mais celui de la ville, qui toujours nait, vit, se développe, meurt, renait, constamment, autrement, tout le temps. Ici, le temps d’installation est encore très récent, avec parfois des trouées dans le bâti pour ouvrir une fenêtre sur "un arbre d'avant". La terre qu’on ne voit pas sous le gazon sent toujours un peu le bulldozer des aménageurs. Le temps est encore suspendu ; les immeubles vus de l’extérieur prennent  lentement vie, surtout de l’autre côté de la rue à double voie par laquelle nous sommes arrivés en tram.

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Traverser le temps nous a accompagnés tout au long de la marche, avec tous les âges de la vie incarnés dans des personnes, que nous avons vus au cours de la marche : l’âge des différents membres des familles heureux d’être ensemble dehors à célébrer un très beau jour de fin d’été, l’âge de faire du vélo d’enfant, celui d’un jeune homme parlant dehors au téléphone près d’un immeuble promis à la démolition, des jeunes hommes que nous avons vus discuter guère plus loin sur un trottoir, avec les familles aux fenêtres en face, des hommes au travail faisant une pause sur l'herbe, plus loin une famille encore assise à la table d’un repas depuis longtemps fini pour le plaisir d’être dehors dans le jardin dans le quartier des Capucins…

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Traverser les étapes de la vie par les fonctionnalités des bâtiments. La liste  est plus courte car il ne s’agit plus de citer des personnes que nous avons vues et avec lesquels nous avons parlé mais des endroits fonctionnels avec des bâtiments que nous n'avons que devinés tant les murs sont hauts. Je cite, dans l’ordre de notre découverte, une maison de retraite avec des personnes âgées dont certaines ne sortent guère plus, avec en face, des bâtiments de congrégations religieuses accueillant autrefois des personnes en retrait dans la société religieuse et maintenant des personnes âgées, plus loin la maison mortuaire de l’hôpital pour ceux et celles qui ne sont plus et restent dans la mémoire, en passant par le  CHU qui prend en charge et soigne. Pour finir par le bâtiment en forme de vague douce de la maternité où on vient au monde sur cette rive droite de la Maine.   

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Traverser c’est aussi passer près d’un guéridon fleuri sur une terrasse au rez-de-chaussée tout près de la clôture en grillage. Il nous  dit cette volonté d’appropriation d’un espace où tout est neuf.  Avec en plus, une sorte d’invitation virtuelle pour le passant, en guise de bienvenue. Ou ces lions paisibles qui ornent les poteaux d’entrée d’une petite maison de la rue Yvette dans l’ancien quartier de Verneau, inclus maintenant dans les Hauts de Saint-Aubin. 

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Traverser permet de voir une dame sortir pour téléphoner à la table du jardin, avec son petit chien dehors, tous deux contents de nous voir passer. La dame a planté une vigne le long de son grillage de petite hauteur. On y voit deux belles grappes de raisins bien noirs. Plus loin, au premier étage, des personnes sur un balcon terminaient détendus un bon repas. Ils ont vue sur l’endroit le plus chaleureux, plein soleil, sur un bâtiment rond bas, qui fait l’objet d’un bel aménagement paysager, avec des plantes qui partent à l’assaut du grillage. Cet endroit si vivant est un parking à voitures, qui répond en clin d’œil à un autre parking à étages, quant à lui, tout en lignes verticales, droites, horizontales et obliques, situé à l’arrière de la Faculté de Droit. 

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Traverser, c’est marcher entre des voitures dormantes le long des trottoirs, avec une belle caravane des années 60 au début de la rue Yvette ou Yvonne, sans avoir vu une seule voiture roulante pendant notre parcours, avant de sortir par le CHU, devant le Pont Confluence. Nous avons rencontré une seule voiture dont le moteur était allumé. L’image qui reste dans la rétine est celle de ces voitures que l’on aperçoit dans ces deux grands parkings, un parking-tour-rectangulaire auprès de la Faculté de Droit et le parking rond bas qui sera bientôt, on l’espère, couvert d’une joyeuse et exubérante parure de verdure pour mettre un peu du désordre de la vie végétale là-haut sur le plateau.     

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 Plus loin aux Capucins, dans l’ilot des Chalets, une famille est restée à table à la terrasse, tant il fait faisait beau. Leur plaisir d’être ensemble dehors a aussi été notre plaisir de les prendre en photo. La demande des "chefs" des deux groupes, celui du début sur le balcon et celui-là, « On va passer où et quand  à la télévision ? » a provoqué des rires chez eux et chez nous. 

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Traverser c’est passer du penser au partage par la parole, avec des mots  pour le dire a été une décision spontanée adoptée par le groupe, dès l’entrée dans le tram.  C’est comme cela que notre histoire a commencé. Ce que nous n’avions pas prévu, c’est que nous allions continuer à parler avec « d’autres » que nous, le temps de partager une photo à prendre, un sourire, une blague, une tension aussi à l’endroit où la terre parle beaucoup. Avec parfois de très belles découvertes, comme cette allée piétonne, avec ces mini-jardins de rue très soignés mis en terre par les habitants pour leur plaisir et le nôtre.

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Traverser, c’est aussi parler avec les murs, penser à ceux qui sont derrière et ceux qui ne sont plus … en écoutant la polyphonie de la présence humaine, avec un constat. La ville est comme refermée sur elle-même avec des gens dedans, chez eux et très peu dehors sur l’espace commun pourtant à tous que l’on appelle l’espace public en France.  

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Traverser en marchant a aussi généré du plaisir, un terme bien impropre, trop utilisé, usé, qui relève de l’univers publicitaire. Et pourtant cela a été le cas tant il a fait beau et doux, avec cet avant-goût de l’automne quand chacun sent que l’été va bientôt finir. La lumière est douce, avec ce bleu de la Maine, la rivière qui traverse Angers,  légèrement voilé, à l’image du ciel orné de cumulo-nimbus…

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Traverser m’a tout spécialement permis de d’apprécier la richesse de la diversité végétale que nous avons pu rencontrer, avec en véritable phare d’ancrage inscrit dans la rétine ce fabuleux vieux potager si humain, où chaque motte de terre, chaque pied de plante ou petit buisson disent le plaisir d’être. Nous avons été trois à avoir peine à quitter cet endroit où Héloïse nous avait rejoint; elle n'a eu le temps de voir le petit chaton blanc près de la cabane.

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Traverser est notre histoire qui s’est poursuivie dans un passage où les murs règnent en roi. Regardez à droite, regardez à gauche ces murs de schiste noir  dont certains ont plus de 100 ans. Ils vous renvoient une impression étonnante: vous vous sentez prisonnier alors que c'est vous qui êtes dehors sur la voie publique. L'absence de voiture renforce cette force des murs qui nous oppressent. Et voila sans transition, la grue qui annonce les grands chantiers de la ville qui jamais ne s'endort. Nous arrivons au CHU, qui marque la fin de notre marche en rive droite avant de repasser le pont cette fois-ci pour rejoindre la rive gauche d'où nous sommes partis.  2013-10-05 Blog-Angers-Marche- 299

Le tempo  s'accélère. Nous devons aller plus vite. La succession des séquences est forte. Arrive la descente par le CHU, par un mur assez raide qui nous fait "tomber" sur un mur de béton cette fois-ci. L'impression ressentie relève de "l'effet-béton" ou de "l'effet-canyon"; une sensation renforcée par la découverte sur notre côté droit de la façade évidée d'un des bâtiments anciens de l'hopital. On est dans le choc des temps. La ville n'attend pas. C'est le retour de la voiture, du passage dans les endroits prévus à cet effet...      

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Traverser la Maine a été un régal pour les yeux, comme si la rivière avait choisi de nous séduire encore plus que d’habitude. Nous avons été nombreux à nous arrêter pour prendre des photos de ces voiliers qui faisaient des  ronds dans l’eau à la parade pour le plaisir de nos yeux en amont du pont avec des kayaks blancs en aval qui posaient aussi pour nous.

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Traverser s’est fait sans passer par la rue traversière (elle est en rive gauche de la Maine et nous en rive droite) mais en empruntant beaucoup de chemin de traverse, qui comme chacun sait sont des raccourcis crées par les marcheurs pour gagner des pas inutiles, alors que nous les avons goûter pour le plaisir de découvrir la ville à la campagne, en sentant la terre, les odeurs fortes des plantes en cette saison...  

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Traverser n’a pas consisté non plus à toujours franchir des frontières visibles ou invisibles. Nous les avons longtemps longées, celles en particulier qui existent entre le dehors et le dedans. Quant à la Maine, elle est tout à la fois une frontière aquatique entre des rives bien différenciées, un marqueur identitaire de la ville d’Angers et le nouveau lieu de rassemblement de la ville.Traverser c'est faire sans cesse des boucles, avec sa tête, ses yeux, ses pieds.

Traverser, c'est toujours superposer du temps au temps.  C'est ce que traduisent ces photos qui mêlent volontairement le début de la marche avec les séquences qui ont suivi, car il y a toujours plusieurs temps en marchant en même temps. Un façon très humaine de donner du corps au temps. Avec pour finir une photo non pas d'un marcheur mais d'un cycliste qui passait le pont Confluence au moment où nous revenions cette fois-ci à pied à la faculté de Droit, juste pour le plaisir de voir arriver l'imprévu incarné par ce marcheur à vélo, un autre nous autrement!  

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. MAP Marcher Angers Penser est un atelier  qui s’est tenu à Angers les 4 et 5 octobre) 2013 à la Faculté de Droit. L’évènement a été co-produit par 

l’AURA  http://www.aurangevine.org/enjeux-et-debats/marcher-angers-penser/

la SPL-ARN,  la société publique locale d’Angers Rives Nouvelles, avec à sa tête Olivier Vaillant

et co-organisé par

Contrepoint-Projet urbain, Pascal Amphoux, quelques informations sur cet architecte-géographe de Lausanne (CH),  http://www.bazarurbain.com/actions/runninghami/

Bazar-Urbain (Nicolas Tixier)  http://www.bazarurbain.com/464/marcher-angers-penser/

. Le tracé plein de finesse et de surprises de « Traverser » a été l’œuvre de l’AURA (Agence d’Architecture et d’Urbanisme de la Région angevine. La durée  de 2 heures a été bien calculée pour tenir compte de nos nombreux arrêts…

  2013-10-05 Blog-Angers-Marche- 330

. Pascal Amphoux a été l’animateur de ces journées du 4 et du 5 octobre 2013 ; sur le net, on trouve  ses « Traversées de l’espace public » où le chercheur lausannois nous met en appétit avec son titre mais sans nous en dire beaucoup plus,  http://www.ma-ge.ch/sites/default/files/PA08012009.pdf

Il est également professeur à l’Ecole d’Architecture de Nantes, l’auteur de « Marcher la ville »  et membre de l’équipe Grether-Phytolab pour l’opération désormais appelée « Angers Rives Nouvelles » qui a donné son nom à la société publique locale.

. Ce billet est une opération conjointe du groupe dont j'ai été "l'écrivain public" et d'une blogueur qui s'appelle Elisabeth Poulain. Il n'est en aucun cas un compte-rendu officiel. Il traduit des éléments de paroles qui m'ont été transmises au cours de nos échanges et d'impressions que j'ai pu ressentir, avec une prédilection affirmée chez moi pour la ville végétale, l'arbre et les mini-jardins de rue...    

. Photos Elisabeth Poulain, à voir dans l’album « Map 2013, Marcher Angers Penser, Traverser »

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Toute la ville se retrouve à Emmaüs > Angers > Samedi après-midi

27 Août 2013, 16:43pm

Publié par Elisabeth Poulain

Explication du titre. Quand je dis que toute la ville d’Angers va au centre Emmaüs, j’exagère bien sûr un peu. Il est vrai que le samedi après-midi est bien le moment le plus chargé de la semaine. Il y a un peu moins de visiteurs le lundi après-midi ;  le mercredi après-midi se situe entre les deux, en terme de fréquentation. Il n’empêche, il y a toujours du monde à venir au centre pour acheter, apporter et jeter. Souvent toutes ces opérations sont couplées, en commençant par donner ce qui peut encore servir à la recyclerie Emmaüs et jeter dans les bennes de la déchetterie ce qui n’a plus d’usage, avant d’aller voir s’il y a quelque chose dont on a besoin ou qui plait au centre de vente.  Ici, dans ces bâtiments, règne la logique de l’objet durable que l’on donne et qu’on vient racheter à petit prix, mais pas le même. Je connais pourtant  des amis à qui c’est arrivé. Mais il est toujours possible de faire l’un ou l’autre séparément.  

Recyclerie-proche-Emmaüs-Angers

Le centre Emmaüs est situé à Saint-Jean de Lignières à l’ouest de la capitale angevine. Sur place on y trouve trois entités distinctes, une déchetterie gérée par Angers Loire Métropole, la recyclerie Emmaüs,  le centre de vente Emmaüs lui-même qui  est un  magasin d’objets et de mobiliers donnés (un second-hand  store) et au milieu de ces bâtiments un centre de vie  permettant d’héberger les compagnons qui travaillent et vivent là dans le cadre de l’association d’Emmaüs France pour la recyclerie ou le magasin de vente.

 Emmaüs Angers, le hangar n° 1

Les Compagnons. Ils sont l’âme du centre et sa raison d’être. Certains ne font que passer, le temps de reprendre leur souffle avant de repartir. D’autres sont ici depuis plus longtemps, ou reviennent donner un coup de main une fois retraités. Des personnes très diverses, des hommes le plus souvent. Je me souviens il y a quelques années, quand les pays de l’Est européen se sont ouverts, avoir pu ainsi parler avec des jeunes filles étudiantes venues de Hongrie, de Tchécoslovaquie…et qui s’étaient retrouvées à la rue. D’autres sont là depuis longtemps. Ce sont les seuls dont je donnerai le prénom avec leur accord bien sûr.

Emmaüs Angers, hangar n° 1, Placette extérieure, Caisse Marcel, Compagnon Marcel

C’est le cas de Marcel, retraité maintenant qui vient le mercredi et le samedi après-midi  à titre de bénévole. Il s’occupe de ce qui ne craint pas la pluie (les verres, la vaisselle, des vélos, des outils…) à l’extérieur près du grand bâtiment d’entrée. Tout le monde le connaît, dans sa petite maison de chantier à l’auvent ouvert, quand il est là.  Citons aussi Julien en gardien de porte, Bertrand qui restaure les meubles…  

Emmaüs Angers, hangar n° 1, Julien Compagnon Gardien de Porte

Le bénévoles de l’association. Ils s’appellent les « Amis ». Ce sont eux qui sont les garants du bon fonctionnement du centre dans le cadre de la charte éthique qui règle la vie des communautés Emmaüs en France et dans le monde et des accords conclus avec les collectivités, tout en respectant les règles légales des pays dans lesquels Emmaüs France et Emmaüs international interviennent.

Emmaüs Angers, hangar n°1, Amis Caissiers

Sur place, on les rencontre aux caisses quand on règle le montant de ses achats. D’autres sont en outre responsables d’un stand. Les nouveaux bénévoles qui intègrent le centre ont maintenant un « tuteur » bénévole  qui les forme pour assurer ce travail de gestion d’un stand ; c’est un encadrement qui a pour objectif de comprendre le mode de fonctionnement, de bien accueillir les visiteurs et acheteurs et de mettre les objets offerts à la vente en valeur.

Emmaüs Angers, hangar n°2, Ami Caissier

Le tutorat des bénévoles amis  s’inscrit dans une démarche de transmission d’un savoir-faire, de la même façon que les Compagnons apprennent aussi grâce aux plus anciens au centre. Le recyclage est aussi maintenant un vrai métier qui se faisait spontanément dans les siècles passés. On parlait alors des chiffonniers et des ferrailleurs. Ce savoir-faire de la récupération fut mis en lumière tout spécialement par l’Abbé Pierre dès les années 50.Il exerça une grande influence sur la société française, dans sa lutte contre la pauvreté, l’exclusion et les conditions de vie indignes...

Emmaüs Angers, hangar n° 1, centre Tableaux 

Le mode de fonctionnement pour les visiteurs et clients. On peut entrer librement pour voir s’il y a quelque chose d’intéressant quand on vient chiner ou ce qu’on cherche quand on a un achat précis en tête, et sortir de même. Un Compagnon se tient à la porte. Sa fonction de « gardien de porte », comme Julien, qui est un compagnon retraité,  est de contrôler que les personnes qui sortent avec un achat en ont bien acquitté le montant, auquel cas, ils ont un ticket tamponné « payé » à la main. La visite se passe sans autre formalisme. On regarde, on repère, on se décide puis on sélectionne l’objet choisie, qu’on apporte au bénévole ou au compagnon, homme ou femme, qui est là, affecté-e au rayon et on lui demande de nous le réserver. En contre-partie, la personne nous remet une quittance qui nous permet d’en régler le montant  à la caisse tenue par le bénévole de service. On va payer à une des caisses et on revient voir celui qui nous remet l’objet avec notre ticket payé que nous conservons. C’est celui-là qui est à présenter au gardien de la porte à la sortie. La boucle est alors bouclée.    

Emmaüs Angers, hangar n°1, Bibelots, Acheteuse et Comapgnon

Au fil du temps, les locaux du Centre de Saint-Jean de Lignières affectés à la vente se sont agrandis, au point de commencer à ressembler à un véritable hameau dans la campagne. On distingue les deux grands hangars :

Emmaüs Angers, Coin-Café, le Compagnon Gérard 

. le premier construit est affecté aux tableaux, aux bibelots et petites pièces, à la vaisselle, aux vêtements, aux jouets,  aux canapés, à de beaux meuble et à ce qui fait l’objet de ventes thématiques. Il y a même maintenant un coin-café bien sympathique, tenu par Gérard qui en a eu l’idée.

Emmaüs Angers, hangar n° 1, Placette extérieure, vélos 

L’installation est dotée d’une extension en plein air dont j’ai parlée, quand j’ai évoqué Marcel, ainsi que du vieux hangar couvert mais ouvert sur deux côtés, qui accueille du « tout-venant » avec des cadres, du vieux matériel, des petits meubles…  

Emmaüs Angers, Hangar n° 2, Compagnon Informatique 

. le hangar dernier né, situé dans le fond de la parcelle, en arrière de la route, est plus largement spécialisé dans les meubles meublants, les tables, l’électro-ménager, l’informatique et les livres.

Emmaüs Angers, hangar n° 2, Coin livres, Compagnon

Il possède aussi son extension plein-air qui est protégée d’un auvent. C’est là que sont placés des meubles courants à petits prix;  

Emmaüs Angers, près du hangar n° 2, petit jardin avec statues

. entre les deux, se situe une allée qui permet de joindre les deux ensembles, comme dans un village, avec son petit jardin orné d’une statuaire originale faite d’outils…

Un grand parking extérieur est affecté au stationnement des voitures indispensables pour venir les jours d’ouverture ordinaire. Pour les après-midis de grande affluence, il a déjà fallu construire un second parking un peu moins grand, situé de l’autre côté du hangar n°1, en continuant d’avancer sur la petite route qui va de Saint-Jean de Lignières à Saint-Léger des Bois. A gauche, on aperçoit des bâtiments militaires à travers les arbres d’un grand camp niché dans une forêt.     

La recyclerie est accolée à la partie du centre la plus éloignée. Une allée plantée d’arbres conduit au nouveau bâtiment. Il a été construit en retrait de la route, pour éviter les nuisances. C’est aussi une façon rationnelle de raccourcir les flux logistiques des marchandises entre ce qui est tout de suite jeté dans les bennes par les usagers à l’arrivée, un premier tri fait par le compagnon responsable, le stockage dans le hangar de la recyclerie par des compagnons de ce qui peut être vendu, selon leur affectation entre les différents lieux de présentation des produits offerts à la vente (le hangar 1, la placette et le vieux hangar ouvert de Marcel, le hangar 2…). 

Blog-Napoléon-Harfleur-2013-22-08 050 

Cette disposition spatiale est aussi une façon humaine de faciliter le travail et la vie des Compagnons et des Amis bénévoles associés.  Au milieu des bâtiments comme une sorte de cocon protecteur, un petit centre de vie a été créé pour les Compagnons. Il y a là en effet des petites maisons de plain pied qui se déploient en étoile dans ce qui était un champ, entre l’arrière du bâtiment en dur de la recyclerie, où sont stockés les objets qui craignent la pluie, l’allée d’accès et la petite route. Dans ce cœur d’ilot protégé de la vue extérieure, ces nouvelles constructions ont été implantées auprès de la vieille maison qui hébergeait au départ les Compagnons et les bénévoles du début de l'aventure. 

Cette belle aventure humaine, qui se poursuit en appliquant les principes éthiques qui règlent les conditions de travail et de vie des centres Emmaüs, est clairement axée maintenant sur la professionnalisation du travail de tous, la dimension internationale et en France, le maillage du territoire en synergie avec les institutions et autres associations avec toujours la chaleur humaine. C'est aussi pourquoi des personnes viennent ici simplement pour voir des gens sympathiques, pour le plaisir de chiner aussi, avec cette quasi-certitude que vous allez rencontrer des amis angevins ou d'échanger quelques mots avec  des personnes que vous ne connaissez pas, comme cette dame, spécialiste de la vaisselle de Limoges, qui nous a fait une démonstration éblouissante de cette tasse à café, une Bernardaud de Limoges (photo n°8).       

Emmaüs Angers, hangar n°1, Bibelots, des Chineurs curieux

 

Pour suivre le chemin

. Emmaüs Angers, Le Sauloup, 49070 Saint Jean de Linières,  02 41 39 73 39,  emmaus.angers@orange.fr

. Retrouver le Centre sur  son site  propre  http://www.emmaus49.com/fr/emmaus-angers/la-communaute/presentation-p12.html et sur https://www.facebook.com/pages/Emma%C3%BCs-Angers/186179121472893

. Sur le Mouvement Emmaüs, lire en première approche http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_Emma%C3%BCs

 

Emmaüs Angers, Abbé Pierre, peinture 

. Sur l’Abbé Pierre, l’essentiel sur  http://fr.wikipedia.org/wiki/Abb%C3%A9_Pierre                                                

. « Un Centre Abbé Pierre-Emmaüs, Lieu de mémoire, Lieu de Vie » s’est ouvert à Esteville, au nord de Rouen le 22 janvier 2012, Route d’Emmaüs 76690 Esteville, 02 35 23 87 76, www.centre-abbe-pierre-emmaus.org, contact@centre-abbe-pierre-emmaus.org. C’est la maison de l’Abbé Pierre où il aimait vivre et où il est inhumé. C’est maintenant un centre culturel. 

. Plus d’informations aussi sur Emmaüs-International sur www.emmaus-international.org présent dans 36 pays et travaillant en synergie avec 310 organisations…    

Emmaüs Angers, hangar n° 1, Placette extérieure, Vaisselle, Compagnon Marcel

. Photos Elisabeth Poulain à voir dans l'album photos Angers 3, un sous-album d'Angers    

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M comme Man > Le Vieil Homme aux Peignes > Georges Tournon

19 Août 2013, 17:12pm

Publié par Elisabeth Poulain

Georges Tournon devait être un artiste parisien   qui avait acquis une dextérité certaine dans l’art de croquer le petit peuple de la rue. Il avait une réelle prédilection pour repérer et dessiner d’après-nature des personnages de la misère d’entre les deux guerres. Clochards recroquevillés par le froid et la faim, couples de vieux assis sur un banc, vagabonds errants… il associait à ces exclus « au bout du rouleau », des vendeurs de « quasi-rien », qui, contre quelques sous, cédaient aux passants des fleurs, du mimosa, des plumeaux… ou jouaient de l’orgue de barbarie portatif à la sonorité si déchirante qu’on ne l’oublie pas une fois qu’on l’a entendue.

 

Fludiose-Le Viel-Homme-aux-Peignes-Georges-Tournon 

Son modèle ce jour-là était un vendeur de peignes l’hiver quand il fait froid. Le vieil homme est bien couvert, avec son manteau long marron couleur de muraille, avec des reflets mauves d’usure. Il a de grosses chaussures, un foulard vert autour du cou et un chapeau enfoncé jusqu’aux oreilles. Sa barbe blanche pousse librement loin des paires de ciseaux d’un coiffeur. De ses cheveux, on ne sait rien.

Par contre, on voit très clairement les cinq peignes à grosses dents que l’homme tient dans sa main gauche sans gant, pendant que la droite se réchauffe dans la poche du manteau. La curiosité vient de la couleur des peignes, avec trois bleus, un crème et un noir. Les peignes étaient dans ce début du XXe siècle en corne. Il semblerait qu’il s’agisse de peignes à queue pour démêler les cheveux courts. Outre la couleur qui indiquerait plutôt un peigne en celluloïde, l’étonnant porte sur la largeur des dents du peigne.

  Fludiose-Le Viel-Homme-aux-Peignes-Georges-Tournon

Le dessinateur devait croquer les silhouettes sur le vif et finir de coloriser chez lui avec les  moyens du bord les moins chers. Pour lui, il n’y avait pas de toile ou d’huile. Georges Tournon utilisait le crayon, le pastel, le fusain et la craie. Sur le peintre lui-même, on ne trouve réellement que peu de choses sur le Net. Même les dates ne collent pas. Celles indiquées, 1928-1958, ne peuvent expliquer qu’il aurait dessiné des croquis de char camouflé pendant la première guerre mondiale.

Que reste-t-il d’un homme, quand il a disparu?  Cette question emblématique de la condition humaine pourrait être totalement associée au dessinateur. Elle peut l’être encore plus à  ses « pauvres héros », comme ce vendeur de peignes dans la rue, qui n’a rien, ni nom, ni localisation, ni date. Et pourtant cette hypothèse est erronée.  Fludiose-Le Viel-Homme-aux-Peignes-Georges-Tournon

Car c’est bien la publicité et la revente des visuels sur le net qui permettent de garder la trace et de l’homme aux peignes et de son créateur pour " le Laboratoire de     Médecine expérimentale de Beauvais", qui devait être un organisme gouvernemental,  comme il est écrit en tout petit tout en bas de la planche. Le plus étonnant pour moi est de n’avoir rien trouvé ou si peu sur ce dessinateur doué.  Car c’est vraiment le moment de porter attention au regard du vieil homme, un regard fort d’un homme aux aguets. Son repas du soir est en jeu et sa vie aussi.  Et pourtant ce n’est pas un homme vaincu. Contrairement à d’autres créations de l’artiste sur des indigents, cet homme a sa dignité.

Pour aller plus loin

. Concernant le dessinateur Georges Tournon, je n’ai réellement aucune source à vous indiquer. J’ai trouvé cette affichette à la Bouquinerie Dutru, Rue Lionnaise à Angers, sans autre indication que le nom de l'annonceur. Le dessin est imprimé sur un papier à dessin d’un bon grammage, protégé par un calque qui porte le nom de Fludiose suivi du texte publicitaire suivant : « Sous l’influence de la Fludiose, le sang se rénove, l’appétit renaît, le poids augmente, la vigueur s’accroît, les pâles couleurs disparaissent ».  Il y avait un autre visuel de la même série, qui m’a moins intéressé. Il était plus convenu même s’il était très réussi aussi. On y voyait une très jolie jeune maman bercer son bébé aux jolies joues rondes, grâce à Fludiose bien sûr.

. Le Laboratoire de médecine expérimentale de Beauvais a exercé ses fonctions de 1920 à 1960. Il reste connu grâce à ses buvards publicitaires.   

. La Fludiose est encore très présente sur le Net ; c’est du manganèse recommandé pour les enfants et… visiblement ici pour les personnes âgées dénutries. http://www.amazon.fr/livres/dp/B009RQ6RU0 . Le laboratoire était un grand utilisateur de la publicité, http://cartes-postales.delcampe.fr/page/item/id,106682439,var,PUBLICITE-FLUDIOSE-LABO-MEDECINE-EXPERIMENTALE,language,F.html  

. Visiter la vieille usine  de fabrication du peigne à Ezy-sur-Eure, en lisant avant son histoire sur    http://hist-geo.spip.ac-rouen.fr/spip.php?article229

. Voir le site très pédagogique et renseigné sur le peigne en corne d’un fabricant qui en vend sur le net http://peignecorne.com/fabrication.htm

. Photos Elisabeth Poulain

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L'Ile dans "L'Ile nouvelle d'Utopie" gravée par Ambroisius Holbein, 1516

15 Avril 2013, 15:59pm

Publié par Elisabeth Poulain

Décryptage du titre. Il s’agit dans ce billet d’analyser ce que ce montre la gravure réalisée par Ambrosius Holbein, le frère de Hans Holbein le Jeune pour illustrer la première édition de l’essai philosophique de Thomas More (1478-1535) qui fut publiée à Louvains en 1516. Le titre même complet de l’ouvrage traduit du latin associe directement l’utopie à l’île, dans une vision incroyablement contemporaine : « Du meilleur état de la chose publique et de l’île nouvelle d’Utopie, un précieux petit livre non moins salutaire que plaisant ». Thomas More décrivit avec soin sa conception d’une société imaginaire idéale  fondée sur un concept et un terme nouveau qu’il a inventés en utilisant le mot grec d’utopie correspondant à « en aucun lieu » mâtiné quelques années plus tard du concept proche d’ « eutopie » « le bon lieu ».

Ile-Utopie-Ambrosius-Holbein-Thomas-More-1516 

Le lien entre l’île et Utopie. Mon propos n’est pas d’analyser la thèse philosophique de Thomas More. Il  est beaucoup plus limité. Il est d’attirer l’attention sur la représentation de l’île « Utopie » telle que la représenta Ambroisius Holbein arrivé à Genève en 1515 avec sa famille. Il avait alors 21 ans. Sa tâche fut de graver le dessin réalisé par le dessinateur  Gérard Geldenhauer de Nimègue.  Imaginez la difficulté de représenter en un dessin compréhensible par les lettrés européens la société d’avant la faute originelle, où il fait bon vivre, sous un gouvernement idéal, sans besoin d’argent et sans vilaine pulsion humaine, un véritable Eden idyllique, tel qu’en rêvent les hommes depuis la Genèse.  

Ile-Utopie-Ambrosius-Holbein-Thomas-More-1516 - Copie (2) 

Le choix du dessin de la gravure. Il fut de représenter une petite île ronde entourée d’eau, avec deux navires devant l’entrée de l’île proche du continent. On distingue la côte dans le fond avec une ville à droite et des paysages de collines à gauche. En fait l’histoire est plus complexe que ce qu’on voit. L’île est une création humaine. Pour le bien-être des futurs insulaires, elle a en effet été façonnée par creusement d’un canal qui la sépare de la côte. L’île a ainsi été détachée de la côte placée dans le fond supérieur du dessin de façon à permettre aux flots de séparer l’île du continent proche. Ce chenal forme le Ier degré de protection des Iliens.

 Ile-Utopie-Ambrosius-Holbein-Thomas-More-1516 - Copie (3)

Une fois dans l’île, on aurait pu penser découvrir une représentation simplifiée d’un village blotti auprès de son château. Mais il n’en est pas ainsi. Dans l’île proprement dite, ce qui frappe tout d’abord est le nombre de maisons-tours à un ou deux étages placés tout autour du rivage externe, comme autant de postes de guet. Une hypothèse est qu’il est nécessaire de voir loin, comme il en va sur un navire. Entourée d’eau, l’île, tout comme le bateau, a toujours besoin de surveiller ses alentours, pour savoir qui vient, le gentil pour apporter ce que l’île ne produit pas et le méchant pour le dissuader de venir. Ces maisons dessinent une couronne non fermée en forme de croissant ouvert vers l’avant, vers nous qui regardons le dessin. Elles constituent la seconde protection de l’île. 

Ile-Utopie5-Ambrosius-Holbein-Thomas-More-1516 - 

Pour se protéger au coeur, l’ingéniosité des habitants d’Utopie a prévu un troisième système de défense ingénieux. Il y a en effet une autre île emboîtée dans la première. En regardant bien, avec l’aide d’une loupe, l’île-croissant-protecteur, apprêtez-vous à entrer dans l’île. Pour cela, il faut chasser de votre vision le gros bateau placé la porte-tour qui se trouve être le débarcadère et entrer dans l’île par le canal de droite, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Avec votre petit canot, vous allez pouvoir faire ainsi quasiment le tour de l’île-coeur. C’est la mer intérieure. Sur la gravure, on ne voit pas de route  dans l’île. Au moment de rejoindre la grande porte d’entrée placée au centre, le canal pénètre sous une colline pour ressortir de l’autre côté dans ce qui pourrait être la bouche de l’île, dans laquelle est érigée une grande porte-tour. L’importance du navire en premier plan surprend. Il apparaît comme une sorte de cordon ombilical qui relierait l’île avec la terre-mère. On peut penser aussi à un bouchon qui ferme l'accès. Les flots qui l’entourent sont agités, alors qu’il n’en va pas de même en arrière de l’île face au continent ou dans la mer intérieure. On y voit  un marin, le seul personnage humain de la gravure.

Ile-Utopie-Ambrosius-Holbein-Thomas-More-1516 - Copie 

En résumé, que voit-on ? Il y a effectivement une île, une double île en réalité, au fond de laquelle se tient une enceinte fortifiée, qui est le 3è mécanisme qui protège les Iliens, sans compter tous les autres modes de défense. Cette société cherche à s'isoler du danger  par un système de barrières qui n’ont rien de naturelles au sens  où elles sont façonnées et/ou recherchées pour leur capacité à se défendre.

- Peut-on raisonnablement penser que la peur de l’ennemi de l’extérieur soit le fondement d’une harmonie insulaire durable?

- Il y a aussi contrairement aussi au mythe d'utopie une réelle segmentation de classe entre ceux qui protègent en force 1 et 2 et ceux qui sont protégés en force 3. 

Et pourtant, c’est bien encore ce qui se passe maintenant. Posséder une île coupée de lien avec les nuisances du monde extérieur, entourés de serviteurs, avec tous les services possibles et imaginables d’une société riche et qui se veut ouverte continue à être en 2013 un des must de la réussite sociale dans un monde fermé. Ce qui m’interpelle profondément est la modernité de l’attirance de ce mythe de l’île, comme si loin de tout et des autres, mais pas des serviteurs payés,  totalement à son service et totalement dépendant de soi, il était possible de résoudre les problèmes de l'humanité…  

Ile-Utopie-Ambrosius-Holbein-Thomas-More-1516  

Pour suivre le chemin

. Sur le mythe de l’île, voir aussi sur ce blog cinq billets qui parlent de l'île La Frontière et l'Ile > La Belgique selon K. Pomian et Fabrice Montignier     Un tapis comme une île > Un archipel en forme de tapis > Laure Kaziers   Une toute petite île avec une petite maison > Grèce   Une île en forme de voiture > Une voiture comme une île > Une pub BMW          Une île en Loire, bleu sur bleu sur vert, loin de la ville 

. Retrouver la carte de 1516 sur http://pot-pourri.fltr.ucl.ac.be/itinera/Enseignement/Glor2330/Utopia/intro.htm

. Il existe une autre carte très touffue, qui est l’œuvre de l’illustrateur Ortelius,  dans l’édition de 1518. Elle présente tant de différences d’avec celle de 1516 que j’ai choisi de centrer l’analyse sur la première carte plus simple et plus lisible.  

. Sur ce traité de Thomas More et ses « figures » (ses cartes ou représentations), lire l’excellent cours de l’Université catholique de Louvains (Responsable académique : Paul-Augustin Deproost, Analyse : Jean Schumacher, Design & Réalisation inf. : Boris Maroutaeff), - que j’ai déjà cité pour la gravure sur - http://pot-pourri.fltr.ucl.ac.be/itinera/Enseignement/Glor2330/Utopia/intro.htm

. Sur le thème de l’utopie, lire aussi l’étude du rôle de l’image dans sa  relation avec l’histoire etson analyse par François Ide   de l’Université de Lille, sous le titre « Penser l’utopie par l’image », mais sans référence à la gravure d’Ambrosius  Holbein,    http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20082009/Ide12102008.html

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Le Monde des Murs > Le Mur d'Hadrien > Entre l'Angleterre et l'Ecosse

12 Mars 2013, 11:32am

Publié par Elisabeth Poulain

Il y a mur et mur. C’est bien pour distinguer les murs entre eux que je commence cette série qui sera fort riche, tant il y a de variétés de mur. Celui dont je vais vous parler aujourd’hui est le Mur d’Hadrien situé au nord de l’Angleterre à un endroit resserré entre l’embouchure de la Tyne en Mer du Nord et le Golfe de Solway en Mer d’Irlande. C’est un mur-frontière, qui a été construit par les Romains qui occupaient l’Angleterre pour se protéger contre les barbares venus du Nord. La frontière actuelle avec l’Ecosse longe le tracé ancien sur lequel ne demeure debout que la partie centrale des  117kms du Mur d’Hadrien classé au Patrimoine mondial depuis 1987 par l’UNESCO.  

Hadrian's wall at Greenhead Lough Noththumberland Velella o

Le Mur. Il a été construit en six ans de notre ère par les soldats romains, de 122 à 128. Sa hauteur varie selon les endroits. Il peut atteindre 4,60 m de haut et 2 à 3 mètres de large. La partie externe est faite de pierres taillées spécialement et assemblées sur place. L’intérieur de l’appareillage est constitué de pierres trouvées sur place et colmatées avec de la tourbe abondante dans la région. A espaces réguliers d’environ un mille romain, des forts dotés de deux tours ont été édifiés de façon à abriter les garnisons chargées de surveiller la frontière. Ce mur faisait partie des Limes, le gigantesque programme de protection mise en place par les empereurs romains pour protéger les marches de tout l’Empire, à l’instar de ce qui s’est fait plus tard en Europe au cours de l’histoire pour un château-fort, une ville avec ses remparts…ou plus récemment un pays comme l’Allemagne.  

Hadrians Wall Map Antonin Wall-UNesco Wikipedia

Là, il s’agissait de couper une grande île en deux dans un espace montagneux difficile à traverser et par là même moins difficile à surveiller. Le tracé était doublé par une voie romaine là où il n’y en avait pas déjà une. La fonction défensive explique en grande partie le choix final du tracé qui court de sommet en sommet pour disposer d’une bonne vue et obliger ceux qui voulaient à passer vers les portes gardées par quatorze forts . Ces portes de grandes dimensions servaient aussi à  prélever les taxes à l’entrée dans le territoire, la perception douanière étant déjà utilisée à bon escient par les administrateurs romains. Il n’y avait pas que des assaillants à vouloir passer et les Romains avaient besoin de vivres et d’autres denrées nécessaires au bon développement des territoires qu’ils administraient.  Et les Romains ont été des formidables gestionnaires et développeurs de territoires. 

Hadrian's Wall

Une autre donnée est à prendre en compte.Il s’agit des décisions successives concernant l’emplacement du mur prises par les différents empereurs au cours des siècles. Il y eut en effet plusieurs murs. On peut presque dire que le mur s’est déplacé. En effet, dès la mort d’Hadrien en 138 après JC, son successeur Antonin porta la ligne de défense plus au nord à un endroit encore plus resserré entre le Firth of Forth et l’estuaire de la Clyde. Dès lors, ce nouveau mur, appelé le Mur d’Antonin (60km de long environ contre 110 km environ pour le premier)  fut édifié  de 142 jusqu’à 160, un peu avant le décès de son fondateur.

Pendant ce temps, le Mur d’Hadrien fut délaissé comme si chaque empereur devait laisser son nom à une ligne de fortification, avant de reprendre du service après, jusqu’à l’an 300 environ.  Une autre hypothèse porte sur l’effet-frontière qui veut que le territoire extérieur proche subit d’autant plus fortement l’influence de la frontière qu’il est vide, au sens où on n’y fait que passer. La tentation quasi-naturelle est de grignoter l’espace extérieur, surtout en l’absence de tout contre-pouvoir.  

Hadrian-Wall-Tour

Les techniques mises en œuvre  pour  l’édification de ces murs. Elles sont à la fois très sophistiquées en matière de gestion de l’espace devant et derrière le mur  et relativement simples dès lors qu’il y a de l’espace et des hommes, les soldats des trois légions romaines envoyés pour exécuter les ordres, en plus des tailleurs de pierre de carrières proches. La gestion de l’espace est conçue de façon stratégique. Parler ainsi seulement du mur serait une simplification déformante.

Sur la partie extérieure, face à l’ennemi, le site est d’abord dégagé pour avoir une bonne vue. Des pieux sont enfoncés en terre puis un talus est édifié avec la terre extraite d’un fossé creusé pour freiner l’avancée des assaillants surtout la nuit. Quant au mur, il en existe plusieurs versions, selon leur épaisseur, leur hauteur et leur ancrage en terre. Tout dépendait de la situation. Le haut du mur variait selon qu’il s’agissait de celui d’un des forts de guet avec un chemin de ronde ou du mur de jonction plus simple entre les tours. De l’autre côté du mur, à l’intérieur de l’espace protégé, se trouvait une voie romaine qui permettait la circulation entre les tours, laquelle voie était à son tour protégée  de l’intérieur par le vallum, un fossé de 3 mètres de large entouré de deux talus de part et d’autre, de façon là aussi à bien dégager l’espace et faciliter la vue.

Outre les 14 forts de moyenne importance disposés très régulièrement sur et le long du mur, il existait un pôle de commandement à Vinolanda - Housesteads aujourd’hui - où vivait le responsable militaire du site, avec à ses côtés un tribunal, un hôpital, une salle de garde, des magasins et des greniers. Le site  a permis aux archéologues de découvrir une fabuleuse collection de tablettes écrites.   

Hadrian's Wall, Sélection Reader Digest 001

La topographie jouait un grand rôle dans l’implantation des défenses. Le tracé du mur a beaucoup utilisé les hauteurs des collines empierrées. La terre aussi en particulier dans les talus édifiés en partie grâce aux fossés creusés et aux routes implantées. On conçoit que ces défenses, aussi intéressantes qu’elles ont été, nécessitaient beaucoup d’entretien. Et c’est là que se situe la fragilité de l’ensemble. Le mur demandait à être constamment entretenu, les fossés recreusés, les talus remontés et le mur lui-même constamment ré-empierré.

Le délaissement dont il a fait l’objet presque dès ses débuts et surtout après qu’il fut devenu inutile (IVe siècle) a conduit  un grand nombre d’habitants à prélever directement les pierres au mur. Cette pratique utilisée pendant des siècles n’explique qu’en partie la disparition du mur dans ses parties les plus proches des mers. A partir du XVIIIe siècle, les constructions diverses et variées de l’urbanisation et du développement du territoire ont fait disparaître toutes trâces du mur. Seule reste la partie médiane qui est heureusement protégée par l’UNESCO depuis 1987.

Hadrians Wall remains of Roman fort Neil-San

Depuis lors, la destruction du mur est enrayée. Le mur lui-même est devenu un site très attractif grâce en particulier au sentier de grande randonnée qui a pris la suite de la voie romaine qui longeait le mur et ses constructions annexes. On vient maintenant voir le mur pour le plaisir de le découvrir en touriste. Il est vrai que de gros efforts ont été faits par tous les acteurs de l’archéologie et du tourisme.  On ne vient plus découvrir un site défensif, impressionnant par ses caractéristiques et ses vestiges préservés dans des vastes paysages de grande beauté qui font la joie des photographes. Housesteads se révèle être aussi un site d’une très grande richesse archéologique. J’ai été vraiment très étonnée et par le foisonnement des photos et par la diversité des choix de l’angle de prise de vue.

Ce Mur d’Hadrien a toujours quelque chose de nouveau à dire et à faire savoir. Il a en effet créé de toutes pièces un nouvel espace économique et culturel dans une zone désertée à l’exception d’hommes armées et de   commerçants. Au fil du temps les soldats envoyés sur place ont pris racine dans le pays et sont devenus de facto les nouveaux habitants d’un nouveau territoire. Ils ont élargi ce faisant la largeur effective du territoire occupé par le mur, qui était beaucoup plus qu’un simple mur, une véritable frontière avec une zone-tampon  incroyablement sophistiquée.  

Hadrian Wall Vindolanda Roman Fort - geograph org uk - 4090

Le mur d’Hadrien est aussi un bon exemple de la disproportion qui existe entre l’attente des retombées positives d’une frontière élevée par l’homme pour se protéger et le coût réel de l’opération, non seulement pour ériger la défense et ses dépendances au moment de la construction mais après pour l’entretien au cours des siècles qui suivent. Il a créé aussi et surtout des modifications profondes dans l’espace proprement dit en bouleversant les équilibres naturels. Cet effet-frontière provoque  toujours des retombées, quand on est soit du bon côté, quant à savoir lequel, c'est une autre histoire!      

Pour suivre le chemin

. Voir le site de l’Unesco, avec le texte officiel et les photos agrées sur  http://whc.unesco.org/pg.cfm?cid=31&l=fr&id_site=430&gallery=1&&maxrows=25

. Pour bien comprendre le mur dans un éclairage pédagogique  http://www.visithadrianswall.co.uk/things-to-do/roman-heritage

. Et en apprendre plus, avec un plan de du Fort de Housesteads  qui abritait le commandant des légions http://marikavel.org/rome/mur-hadrien/accueil.htm

. Pour avoir une belle vision de la beauté des paysages http://www.visitbritain.com/en/Hadrians-Wall-Path-walking-itinerary/  http://www.english-heritage.org.uk/daysout/properties/housesteads-roman-fort-hadrians-wall/#Right

. Photos des différents contributeurs, avec mes remerciements à toutes et tous.

. Tags : mur, frontière, effet-frontière, limes, angleterre, ecosse, hadrien, antonin, rome, unesco, housesteads, glacis, vallum, housesteads

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Un Bestiaire politique > la Déclaration de Guerre > L'Allemagne 1914

26 Février 2013, 11:26am

Publié par Elisabeth Poulain

C’est une carte postale rare pour plusieurs raisons. La plus récente est presque une des plus anciennes. La carte est restée enfermée dans un carton qui n'a pas du être ouvert depuis la fin de la guerre en 1918. La carte n’a pas eu de destinataire car elle n’a jamais été envoyée par son acheteur. Elle n’a donc ni timbre, ni date d’envoi.

1914, Schwerer Zeit, Bestiaire de l'entrée en guerre, Cart

 

On devine par contre  que sa création est directement liée à la déclaration  de guerre par l’Allemagne à  la France en 1914. Elle offre aussi la très forte singularité de dénoncer la guerre contre  l’Allemagne  présentée en victime de trois puissances plus une. Citons de gauche à droite la France, l’Angleterre, la Russie et le Japon, tous unis contre la petite Allemagne.

La troisième particularité porte sur la représentation des cinq pays dessinés sur la carte postale en couleurs par A. Franz qui interdit la reproduction de son dessin par impression. On y trouve une étonnante figuration des cinq pays sous forme à chaque fois d’un animal symbolique.

1914 Schwerer Zeit, Le Coq, Carte postale

Un coq aux pattes rouges, avec une grande crête et une gorge rouge est placé à gauche du dessin. Son corps est multicolore et les plumes bleues de sa queue sont déployées en éventail. Son bec menaçant est dirigé vers un pauvre hérisson au centre.

Un lion jaune à très grosse tête est placé dans le fond de la carte postale en plein milieu. Mâchoires ouvertes, prêt à bondir,  il regarde fixement le petit hérisson à terre, tandis que sa queue dressée presque un tiers en hauteur de la carte. Il domine la scène.

1914, Schwerer Zeit, Le Lion, Carte postale-

Un gros ours brun est très proche près des piquants du hérisson. On voit ses fortes canines. Il est en position d’attaque ramassé sur lui-même avec ses pattes de derrière écartées pour bondir sur le petit hérisson. C’est lui qui fait le plus peur.

1914, Schwerer Zeit, l'Ours, carte postale

Il manque un animal, c’est l’araignée au visage d’une femme qui se déploie sur sa toile dans coin supérieur du dessin.

1914, Schwerer Zeit, l'Araignée, Carte postale

Au centre de ces animaux si dissemblables, le coq, le lion, l’ours et l'araignée, il y a le petit hérisson qui a déployé ses grands piquants pour mieux se protéger par l’arrière. Dans la réalité, il se serait mis en boule pour abriter aussi son petit museau et sa tête qui sont ses points faibles. Le dessinateur A. Franz a pris soin d’indiquer en caractères d’imprimerie les pays concernés sur la carte postale. Ce sont la France avec le coq, l’Angleterre pour le lion, la Russie et l’ours et le Japon pour l’araignée et… l’Allemagne symbolisée par le petit hérisson attaqué de toutes parts. On aurait plutôt vu l’aigle !

1914-Schwerer Zeit, le Hérisson, Carte postale

Mais le plus étonnant n’est pas là. Il est dans le commentaire écrit en haut de la composition: « Aus Deutschlands Schwerer Zeits 1914 », avec en dessous « Schwer anzukommen », ce que je pourrais traduire approximativement par « 1914, Hors d’Allemagne, Des temps plus difficiles » et en dessous, comme si le hérisson se parlait à lui-même « Ce sera très difficile ». Juste au-dessus figure en effet le nom de l’Allemagne, ce qui se pourrait se lire de la façon suivante 'Pour Allemagne, ce sera vraiment difficile'

Vous comprenez pourquoi cette carte postale allemande achetée en Allemagne ne pouvait être utilisée hors d’Allemagne. Même et surtout en Allemagne, ce n’était pas possible non plus. Cela aurait une preuve de manque de confiance. Tout dépend aussi  de la date à laquelle cette carte postale a été faite. A partir de 1917 de façon ouverte dans plusieurs pays belligérants, dont l’Allemagne et la France, des mouvements de contestation de poursuite de cette guerre, qui a été une véritable boucherie avec ses 9 millions de morts, ont commencé à naître et à se développer. J’aurais tendance à penser que cette carte a bien été éditée en 1914. En 1917 par exemple, cela n'aurait pas eu de sens.          

1914, Schwerer Zeit, Bestiaire de l'entrée en guerre, Cart

Pour suivre le chemin

. Sur le double thème de cette première guerre mondiale et de la carte postale, voir un très bon blog et sur Over-Blog en plus  http://cartespostales1914.over-blog.com/article-la-grande-guerre-des-images-la-propagande-par-la-carte-postale-1914-1918-de-claude-morin-113456258.html et en particulier l'article sur "l'animalisation de l'ennemi dans les cartes postales françaises"  http://cartespostales1914.over-blog.com/article-animalisation-de-l-ennemi-dans-les-cartes-postales-fran-aises-61037934.html     

. Sur la mobilisation de toute l’Europe après l’assassinat de de l’Archiduc François Ferdinand le 28 juin 1914 et   la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France le 3 août suivant, l’entrée en guerre le lendemain de l’Angleterre aux côtés de la France, ce qui entraîne celle de la Russie membre de la Triple Alliance aux côtés de la France et de l’Angleterre. Quant au Japon, il se déclarera le 23 août aux  côtés  de l’Angleterre dont il était l’allié.

Voir deux exemples ce qui est dit sur la guerre sur http://www.charles-de-gaulle.org/pages/espace-pedagogique/le-point-sur/contextes-historiques/la-france-entre-en-guerre.php 

http://www.archives13.fr/archives13/CG13/cache/offonce/pid/91;jsessionid=6D2497702179A75454383DDC0CDE124A

. En Allemagne, le hérisson a une image sympathique plutôt que représentative en tant que symbole du pays. On citerait plus volontiers l’aigle en animal symbolique.   http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Seba_herisson.png 

. Le coq pour la France, c’est toujours vrai. Lire sur ce blog Les coqs avec ou sans attributs sur les clochers des églises de l'Eure     

. Le lion pour l’Angleterre, l’ours pour la Russie, c’est encore aujourd’hui conforme à la réalité. Par contre  l’araignée noire pour le Japon interpelle fortement. Plusieurs réponses seraient plus vraisemblables, comme la grenouille, la grue, le renard… 

. Photos  Elisabeth Poulain

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La Porte de Style dans la Pub

13 Janvier 2013, 11:47am

Publié par Elisabeth Poulain

La porte a toujours porté symbole et pourtant quand vous tapez « porte symbole » dans Google, vous trouvez peu de choses, à l’exception de Wikipedia qui assure au moins le service minimum.  Il est impressionnant de constater qu’un élément aussi important dans notre vie soit à ce point peu mis en lumière alors qu’il est à lui seul une porte d’entrée sur notre société. « Dis-moi quel type de porte tu as, et je te dirais dans quelle société tu vis, une société ouverte, fermée, une ni-ni, mais autre chose… ». La porte est en effet un révélateur extrêmement fort de l’évolution de nos façons de vivre.  Un bon indicateur est comme toujours la publicité qui en ce moment nous la joue vraiment le grand air de Versailles avec le film publicitaire Secret Gardens-Versailles de Dior qui présentent des très hautes et très belles portes, très travaillées au point de devenir des tableaux mobiles mi-peintures,  mi-sculptures, de véritables OVNI de notre époque qui sait admirablement jouer avec les fonctionnalités.

Porte, Dior, Secret Garden-Versailles, Citizen K, 2012 Eté 

Il y a un véritable jeu de la porte. Celle-ci peut être fermée, si complètement qu’on n’hésite pas à placer devant elle le canapé ou le lit par exemple, objet de la pub, pour bien montrer le rapport de force entre les deux qui se traduit, non par la négation de la porte mais par un nouvel équilibre. C’est cette acceptation que suggère cette publicité de Sonia Rykiel Maison pour du linge de maison haut en couleurs devant une porte très haute, de couleur crème approfondie d’une pointe de grisé  très douce, enrichie  de moulures fines avec des petites fleurs, des guirlandes de rubans, des paniers.. La porte est elle-même encadrée de doubles panneaux de style XVIIIe léger de chaque côté. Les panneaux sont alors fragmentés horizontalement en plusieurs espaces encadrés d’une fine moulure, qui donnent vie à ce mur. Celui-ci devient une véritable composition architecturée comme le serait  une maison mise à plat verticalement avec une faible épaisseur pour tenir compte des sculptures en relief.

Porte, Sonia Rykiel Maison, Marie-Claire Maison, 2012-13 

Grande ouverte, la porte ne s’efface jamais, même quand on ne voit la plus. Seul demeure l’encadrement qui borde cette ouverture en creux. Rares en effet sont les portes anciennes, sauf à vouloir être secrètes, qui n’offrent aucune démarcation d’avec le mur. Il existait ainsi au château de Versailles dans les murs des chambres ou des salons de nombreuses petites portes taillées de façon tellement fines dans les boiseries murales qu’elles étaient difficiles à distinguer. Leurs usages étaient liés soit au secret soit à cacher des choses intimes, le secret pour que le valet du Roi puisse joindre son maître en empruntant un long couloir étroit sans que toute la Cour en soit informée ou l’intime pour dissimuler les toilettes ou des petites salles d’eau. On n’était pas forcément très propre à l’époque, plus qu’on ne le croit peut-être- et on couvrait les odeurs corporelles par un surcroit de parfum. 

    Porte, Elle Décoration, Couverture, 2012 Noël

La position des vantaux ouverts donne toujours l’indication du sens de l’ouverture vers l’autre destination. Quand on est à l’extérieur, c’est vers l’intérieur de la maison. Du couloir, vers la pièce plus petite, la chambre, la salle de bain. Mais parfois, l’évidence n’apparaît pas vraiment, comme dans l’appartement décoré par Emmanuel Bossuet et Marie-Laure Bellanger qui fait la couverture de Elle Décoration, avec ce vantail gauche d’une grande porte blanche qui éclate de vigueur sur son mur jaune d’or vif qui s’ouvre sur ce qui semble être une salle à manger. L’entrebâillement laisse apercevoir des livres dans une bibliothèque noire qui éclate fortement sur le mur du fond, comme une scénographie en plusieurs plans. Ouvrir un vantail, un peu, beaucoup et plus si affinités, les deux en jouant de la profondeur, des couleurs et des lignes de chaque plan du décor. L’article signé par Clémence Leboulanger avec de très belles photos de Nicolas Mathëus s’appelle « Entrée des Artistes » avec une photo d’une porte qui s’ouvre de ses deux battants  sur une grande pièce inondée de lumière venant de deux grandes fenêtres. La porte offre l’accès à la lumière avec entre les deux des œuvres d’art comme ce tigre en bronze japonais du XIXe siècle. 

Porte, Dior, Secret Garden-Versailles, Citizen K , 2012 Eté 

La porte peut être aussi à la fois fermée, à la fois ouverte et cependant jamais les deux vraiment à la fois. La position semi-ouverte ou fermée est vécue comme une invite. Surtout quand une femme mystérieuse dont on ne voit que la moitié basse du visage se découvre dans l’entrebâillement. Seul son visage est éclairé. Tout le reste est noir, sauf son collier doré et le plastique brillant noir. L’important est ce qui est derrière la porte et qui va se découvrir, si tel est le bon plaisir de La Secrète de Secret-Gardens-Versailles de Dior (photo n° 1). La marque a interprété le jeu de la porte dans une série extrêmement riche dans un film publicitaire qui porte ce nom composite qui associe le secret du jardin (Garden) à Versailles mais sans jamais citer le château. Du grand art, avec un élément intéressant, c’est que c’est cette femme cachée dans le noir qui décide ou non d’ouvrir la porte et que ce faisant elle repousse dans le coin deux autres femmes en train de papoter, comploter… ?

Porte, Vuitton, Invitation au Voyage-Le Louvre, Citizen K, Hiver 2012 

Parfois, la porte en bois se fait discrète dans sa couleur et sa place dans le visuel. Pourtant sa présence avec son bois ornée de petites moulures est absolument nécessaire pour donner de la profondeur à la composition. C’est le cas avec cette publicité de  Louis Vuitton L'Invitation au Voyage-Le Louvre dans  Citizen K qui forme la 4è de couverture, axée sur un jeu de lignes à trois composantes , en partant du bas, entre la ligne de la malle Louis Vuitton, puis le sac de voyage avec la main gauche de la jeune femme, son autre main soutenant son visage placé à la hauteur de la porte  dans la partie supérieure. L’invitation au voyage est certes fondée sur la malle et le sac de la marque en cuir, mais c’est la jeune femme aux cheveux châtains avec des pointes de doré qui fait le jeu avec la porte en bois sombre. Toutes deux structurent et portent  l’ensemble.Ce cliché est extrait d'un film absolument remarquable tourné au Musée du Louvre présenté comme le coeur de Paris et où la porte qui s'ouvre vers l'intérieur joue un rôle majeur. Ce sera l'objet d'un billet ultérieur.

La question qui se pose est de savoir pourquoi la publicité utilise maintenant la porte. Une réponse est qu’elle a toujours besoin du nouveau. Ces dernières années, elle a eu beaucoup recours en milieu urbain à la rue, au trottoir, au pont, à l'escalier, au mur, au lampadaire, à l'asphalte du trottoir, aux grands monuments… Aujourd’hui sonne le moment de la porte. On peut aussi voir les choses autrement et mettre l’accent sur la force symbolique de la porte, son ambivalence, sa dimension interculturelle fabuleuse et sans limites.

Imagine-t-on des maisons sans porte, des portes sans maison, des portes qui sont là sans qu’on les voit, des portes qui sont là seules sans mur… ? Des portes par lesquelles on entre, sans en sortir, des portes qu’on ne ferme pas de l’extérieur…Et la réponse est oui et plus.      

Pour suivre le chemin

. Par ordre de citation, retrouver les visuels et l’article en version papier

Secret Gardens-Versailles, sur Citizen K, Eté 2012, avec le verso de la couverture en dépliant p. 2-1 et 2-2, la page 3 et la 4 de couv.  consacré à la promotion du fil sur DIOR.COM

Sonia Rykel Maison  dans Marie-Claire Maison, n° 458, décembre 2012-janvier 2013, à comparer avec un autre visuel toujours dans la même pièce et devant la même porte dans Marie-Claire maison n° 457, novembre 2012. Cette fois-ci, le pouvoir de la porte est renforcé par la présence des deux miroirs de part et d'autre.

Porte, Sonia Rykiel Maison, Marie-Claire Maison, 2012-13 

ELLE DECO Décoration, Entrée des Artistes, n° 214, décembre 2012 pour l’article de Clémence Leboulanger avec des photos Nicolas Mathéus où l’on peut constater la forte présence de la porte dans 4 des 8 clichés de l’article.  

Louis Vuitton, L’Invitation au Voyage – Le Louvre, à voir en 4 de couv dans Citizen K International, Hiver 12/13 et  sur LOUISVUITTON.COM

Porte-Hotel-Soubise-Paris-figure-2112 . Voir des portes de style Louis XIV, XV … dans le « Dictionnaire pratique de Menuiserie-Ebénisterie-Charpente » (1900) édité par J. Justin Storck, graveur de son état, devenu éditeur pour faire partager son savoir en s’entourant de cinq spécialistes pour concevoir et éditer cet ouvrage étonnant, avec notamment des croquis de portes irrésistibles sur

http://justinstorck.free.fr/l/louis-xiv-style.php   http://justinstorck.free.fr/l/louis-xv-style.php

.   Photos à retrouver dans l'album Symboles 2

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De la complexité territoriale et citoyenne, selon Martin Vannier

9 Décembre 2012, 19:00pm

Publié par Elisabeth Poulain

Ce n’est pas le titre retenu par Martin Vannier à l’INSET-Angers lors de son intervention récente devant les membres du Conseil de Développement présents en nombre pour  entendre le géographe venu nous parler de la complexité du lien entre le territoire et le citoyen. Mais c’est un titre qui attire bien l’attention sur la difficulté de cerner les interactions qui unissent le citoyen, le territoire et le temps dont une des formes d’expression est la complexité au cœur de la présentation.

C’est Pierre-Marie Rivière, le président du Conseil de Développement d’Angers Loire Métropole qui a d’emblée placé la problématique sur le temps et le mouvement perpétuel  qui affecte le territoire et le rôle que les habitants peuvent y exercer, en partageant le travail de développement. Il s’agit d’analyser le pouvoir conféré au territoire à partir du vécu des habitants et non pas à partir des frontières.

INSET d'Angers, Martin Vannier, Louis-Marie Rivière Conseil du développement 

Martin Vannier précise qu’il va parler de « la participation des citoyens aux décisions publiques dans le cadre du territoire ». Il y a donc trois composantes, le citoyen, la décision publique et le territoire. Sa réflexion s’articule en 3 points, 4 synthèses et 5 propositions.

Le Ier point est une mise en garde relative à la portance du territoire. Il ne s’agit pas d’attribuer au territoire des dimensions qui ne sont pas les siennes. Parler par exemple d’un ministère de l’égalité des territoires est un leurre (un terme qui n’a pas été utilisé). « Il ne peut y avoir d’égalité des territoires comme il n’y en a pas entre les hommes et les femmes. Il n’y a de territoire que dans la différence. »

Martin Vannier aborde ensuite la question du lien entre la citoyenneté et la décision publique. Le millefeuille territorial rend la compréhension du territoire difficile. « Le citoyen n’y comprend plus rien. » A son avis, le territoire n’est pas la bonne façon d’ aborder la question de la citoyenneté ; « le territoire ne peut pas porter cette question…La complexité en France s’est beaucoup accrue depuis 20 ans. C’est une bonne chose. Le XIXe siècle a vu l’émergence du fait social à partir de la Commune. Le rôle du citoyen a suivi cette évolution. Il faut noter d’ailleurs que les pays ayant accordé le droite de vote aux étrangers sont majoritaires. » On peut ainsi tracer une ligne entre la complexité, la citoyenneté, la question publique  et « le territoire qui n’est ni la source ni la conclusion. »

Point n° 2. Il s’agit d’analyser la citoyenneté en lien avec le fait public. L’auteur constate « une usure, un épuisement du pacte citoyen, l’épuisement étant d’ailleurs plus englobant que l’usure propre du territoire. » Pour comprendre, il faut partir du citoyen en se posant la question : qui est-il ? Celui qui a le droit de vote. Puis apparait une notion associée qui porte sur la pratique délibérative : est citoyen celui qui délègue, suit la délibération, accepte la décision et s’y soumet. Arrive une troisième époque après la guerre, celle d’une citoyenneté consultative en lien avec un haut niveau de formation où il est fait appel à des experts, aux entreprises, aux syndicats, ce qui provoque une certaine forme de renoncement. Dans la 3e étape, on note « l’engagement actif d’un citoyen qui participe : il fait plus que voter à la différence d’un ‘demi-citoyen’ qui ne fait que voter ». Le pacte territorial s’enrichit avec l’engagement du citoyen. Est citoyen, celui qui a une place (entière, un terme non employé) pour participer. 

Point n°3 L’étape actuelle voit l’émergence des conseils de quartier, des conseils de développement dans le territoire. La question qui se pose est de savoir si ces instances nouvelles sont représentatives. La réponse pour le géographe est « non ». Cette démocratie-là a de la peine à fonctionner en raison  des relations difficiles entre les conseils de développement et les conseils élus. (Martin Vannier ne parle pas des conseils de quartier.) Ce qu’il note, c’est une certaine forme d’épuisement. On en arrive alors à une nouvelle notion, « celle de la démocratie contributive dans laquelle le citoyen donne son avis dans le cadre d’une contribution qui est une forme originale de décision publique. C’est un trouble fondamental. La société a de la peine à s’y retrouver dans cette multitude de petits canaux de plus en plus  parallèles. Des questions se posent : le territoire s’y retrouve-t-il, a-t-il quelque chose à faire, est-il un cadre adapté… ? La démocratie votive n’est-elle pas une notion en voie d’épuisement ? La citoyenneté a été fondée sur un cadre territorial de la même façon que la chose publique est portée par le territoire »  et vice et versa.

En parallèle « l’émergence des réseaux sociaux bouleverse tout. Nous sommes entrés dans une société de mobilité, une société immatérielle ; ce monde-là n’est pas le territoire. Il n’est pas organisé par les collectivités. Pour faire tenir ensemble l’ensemble, Google et Orange sont plus importants que nos collectivités ». Un autre élément marquant est que l’offre de service s’est dé-publicisée (=sortis des services publics) et déterritorialisée. Un bon exemple est la privatisation des autoroutes. Un réseau est sorti du service public, avec une dimension a-politique, a-publicisée et a-territorialisée. Sur un réseau, nous ne sommes pas citoyens. »   

Les synthèses. C’est le terme choisi par Martin Vannier pour montrer la convergence de quatre phénomènes cumulatifs en même temps, à savoir (1) l’affaiblissement du lien territorial d’origine de (2) par l’attachement du citoyen à plusieurs territoires, (3) la décentralisation cumulée avec  le surinvestissement des politiques sur le fait territorial et la volonté de puissance (un terme non utilisé) des métropoles et (4) la perte de sens de l’acte de voter alors que la participation à un réseau donne plus de sentiment d’appartenance et d’action (des mots non dits).

Il y a un épuisement du pacte territorialqui fait-faisait que nous sommes-étions attachés à une commune, un département, une région. On sait, on savait d’où on est- était ; c’était un lieu unique, un lieu hégémonique. Maintenant ce référentiel (de rattachement) est pluriel. Nous sommes devenus des êtres inter-territoriaux. Notre géographie personnelle s’est compliquée. En parallèle, outre la décentralisation, on note un surinvestissement de la politique publique dans le territoire et l’appartenance du citoyen à plusieurs territoires. En France, (on continue à penser qu’) il ne peut y avoir de destin national sans destin local. Dans le même temps, les politiques veulent faire grossir leur métropole le plus possible, les citoyens bougent de plus en plus et les trains sont pleins (avec beaucoup de grèves). Alors que le territoire ne cesse de se compliquer, nous avons dans le même temps compliqué notre géographie personnelle.

Dans le même temps, la société multiplie ses  horizons territoriaux et  le citoyen est usager de plusieurs territoires. Le pacte territorial commence à flancher et voter apparaît comme un acte peu significatif (un mot non utilisé par l’auteur), auquel un nombre croissant de personnes ne croît plus. Le désintérêt que le citoyen porte à l’architecture territorial est normal. Les mécanismes du siècle dernier ne l’intéressent plus. Ce qui l’intéresse, c’est quand deux souverainetés sont face à face et produisent des étincelles créatives… Le citoyen devient un acteur-contributeur de terrain. La chose publique n’est pas seulement l’affaire des politiques…Ceci est une révolte contre l’idée que le citoyen ne comprend rien. »

Les cinq propositions de Martin Vannier.

. Construire l’inter-territorialité comme une chose publique. Pour un Conseil de Développement, il s’agirait de sortir de son périmètre, en bousculant les politiques dans leur fief, dans leur territoire de compétence, dans sa capacité de négociation avec les autres…

. Le citoyen forge sa propre ingénierie de la connaissance pour comprendre le territoire, ses différents niveaux ; on ne peut rester seul pour comprendre et intérioriser tout ça. Nous sommes une société de la connaissance, notre activité est aussi celle de la connaissance.

. Il s’agit de passer du mimétisme délibératif très développé dans les Conseils économiques des régions à l’initiative contributive fondée sur la matière grise et qui génère de la matière grise.

.  Le citoyen s’investit dans les réseaux où justement il n’est pas connu. A cet effet, il s’interroge sur ses droits dont il est dépossédé, par exemple dans le réseau du TGV. On apprend à être un citoyen actif de la SNCF et contribuer ainsi à trouver des solutions. C’est la même chose pour les télécoms.

. On  s’émancipe de l’avenir prescrit. La meilleure façon de faire bouger les choses est de faire de la prospective qui libère du présent de nos habitudes et nos codes. Il faut vraiment investir dans cette pratique qui permet d’aérer ses représentations du service public. Cela se fait dans d’autres pays.

= Ce sont cinq propositions qui permettent de rendre l’individu plus à l’aise dans la chose publique.

Pour suivre le chemin  INSET, Martin Vannier

. Martin Vannier a été invité par le Conseil de Développement d’Angers-Loire- Métropole pour intervenir devant les membres sur le thème du " pouvoir des territoires ». Le texte que vou pouvez lire sur mon blog est issu des notes que j'ai prises. Sa conférence, qui s’est déroulée à l’INSET d’Angers, est à retrouver sur le site du Conseil http://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=conseil%20de%20d%C3%A9veloppement%20d'angers%20martin%20vannier&source=web&cd=5&cad=rja&sqi=2&ved=0CEcQFjAE&url=http%3A%2F%2Fconseil-dev-loire.angers.fr%2Fuploads%2Fmedia%2Flettre_d_infos_n49_01.pdf&ei=Kc_EUO7UGKqd0AXD6YDQAg&usg=AFQjCNHMIComiEGiWe2Zda1oL033R3lTcQ

. Quant à l’INSET voir son site et sur mon blog, lire    http://www.elisabethpoulain.com/article-l-inset-d-angers-presente-par-patrick-debut-son-directeur-111984437.html

. Photos Elisabeth Poulain

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La Frontière et l'Ile > La Belgique selon K. Pomian et Fabrice Montignier

29 Novembre 2012, 12:06pm

Publié par Elisabeth Poulain

Chacun sait qu’une bonne image vaut bien un long discours, un bon dessin dire plus qu’un texte pourtant très clair et bien argumenté. L’un ne remplace pas l’autre ; ils se complètent, s’interpellent, se  contredisent  ou partent chacun de son côté. L’important est qu’ils se côtoient dans un même espace restreint comme l’est celui d’une page du Monde (47cmx 32) où le dessin (19 x 17) est entouré par le texte, au centre de la page, comme une île dans son univers d’eau. Ici, ce sont des mots et un dessin.

  Le Monde, Article

Le titre de l’article « En Belgique, c’est l’Europe qui se joue » situe la problématique. Il s’agit de l’hypothèse de la partition du pays entre Flamands et Wallons analysée par Kzrysztof Pomian, philosophe et historien.  Neuf questions lui sont posées par le journaliste du Monde : 1 les conséquences pour l’UE de la crise belge, 2 Le  lien entre cette crise et la double nature romane et germanique du pays, 3 l’identité belge, 4 le fédéralisme belge, 5 la montée du régionalisme flamand en lien avec la montée en puissance de l’UE,  6 les dérives égoïstes, 7 la gouvernance de l’UE, 8 le rôle de Bruxelles, 9 l’hypothèse du rattachement de la Wallonie à la France. Quelques éléments de réponse sont donnés à la fin du texte, avant les notes.

Fabrice Montignier crée un dessin pour donner un autre éclairage aux propos très affinés du chercheur. Son idée est de représenter la Belgique sur un fond d’assiette   décorée en son centre avec une carte simplifiée. L’assiette est posée sur un chevalet qui trône lui-même sur un superbe napperon. La composition est encadrée par un pichet à gauche et un compotier rempli de spéculos – ce sont des biscuits belges - à droite. Le mur du fond est recouvert d’un papier peint avec des petites fleurs dans des ronds festonnés comme on en faisait en 1950. Tout est sombre de façon à faire ressortir la blancheur de l’assiette.

Frontiére-Belgique-fabrice-montignier 

Sa carte de la Belgique. On dirait une île flottante au fond de l’assiette. Le tracé des contours extérieurs est entouré de rouge foncé dont l’intensité s’atténue à mesure que l’œil s’éloigne. Rien n’est Indiqué, si ce n’est « België » - Belgique en flamand - sur le pourtour extérieur de l’assiette. Il n’y a plus de France, ni de Luxembourg, ni l’Allemagne. La mer a elle aussi disparu, comme s’il n’y avait plus de fenêtre sur la mer, le symbole de l’ouverture.

L’assiette est brisée en son milieu, comme le serait une vraie assiette recollée parce qu’on y tient. On sait bien qu’elle est cassée, mais comme on y tient quand même, on la recolle du mieux qu’on peut, en commandant à ses yeux de ne pas se focaliser sur la fracture. Celle-ci a un nom dans la réalité, c’est la frontière entre la Flandre et la Wallonie, en oubliant comme le plus souvent la troisième composante de l’Etat fédéral belge, les neuf communes germanophones à compétences réduites situées à l’est du pays.

La frontière indique clairement la brisureentre le nord et le sud dans un pays entouré de puissants voisins et qui n’a pas réussi lors de son indépendance à garder un accès franc à la mer pour son grand port, celui d’Anvers. La frontière   néerlandaise coupe en effet le fleuve à la sortie du port belge, de sorte  les navires venant de la mer du Nord ou sortant du port doivent naviguer dans les eaux du Pays-Bas. Au début du XVIIe siècle, le Comté de Flandres possédait encore la rive sud, comme on peut le voir sur la carte de 1608.  

Carte-Flandre-1609-Image-remarquable-2008-Wikipedia 

La devise nationale du royaume de Belgiqueest « l’Union fait la force » qui se traduit en flamand par « Eendracht maakt macht » et par  « Einigkeit macht stark » en allemand. Les deux substantifs –Union et Force - indiquent bien la volonté des gouvernants de cimenter les liens entre les différentes communautés  justement parce qu’ils en connaissent la fragilité depuis 1830, l’année de l’indépendance du pays. On comprend bien l’importance de cette devise. On parle toujours de ce qui nous manque.    

Ce dessin préfigure ce que serait une Belgique présentée comme une île coupée en deux par une frontière qui risquerait de résulter de l’antagonisme entre les Flamands et les Wallons, chacune des deux parties entourées d’une frontière sans contact avec leurs voisins européens, avec l’obligation de devoir franchir une autre frontière quasi-maritime pour accéder à la haute mer. Pour l’heure, il n’y a pas encore de bordure rouge sur cette ligne de fracture…Maintenant regardez bien le napperon du graphiste: tous ses îlots de fil sont reliés entre eux par des liens qui forment la trame de solidité de l'ensemble. Qui aurait cru qu'une dentelle puisse jouer un rôle politique aussi fort!   

Belgique-Carte-frontières-régions-INED 

Pour suivre le chemin

. Quelques éléments de réponse indiqués par Krzystoszf Pomian au journaliste du Monde.

.  1 Les conséquences pour l’UE de la crise belge. La Belgique offre beaucoup de similitude avec l’UE ; elle en est une représentation à elle seule, Trois champs de comparaison. *Point n° 1 : c’est « une Europe en miniature » qui existe depuis le XIVe siècle, avec «ses frontières dessinées depuis le XVIIè siècle », qui a attiré tout le monde, sous forme  des Pays-Bas espagnols, puis des Pays-Bas autrichiens. *Point n° 2 : son multilinguisme offre également beaucoup de points de comparaison avec ce qui se passe actuellement dans l’UE. N’utiliser que l’anglais comme langue mondiale crée beaucoup de désordre, comme ce qu’avait fait en son temps l’élite francophone en Belgique en imposant le français comme langue mondiale.*Troisième point : la centralité de la Belgique depuis le Moyen-Age. En 1830, il a lui a fallu pas moins de trois géniteurs   (l’expression est de moi) – la France, l’Allemagne et le l’Angleterre-. C’est à Bruxelles qu’est située la capitale de l’Europe. Ce ne peut être un hasard.  

. 2 Le  lien entre cette crise et la double nature romane et germanique du pays. « La Belgique a rayonné sur l’Europe…La Belgique est un lieu de rencontre ». Au XVIIe, citons Rubens, au XIX James Ensor, René Magritte, Marcel Broodthaers, les architectes Van de Velde et Horta. C’est un lieu d’enseignement multiculturel…

. 3 L’identité belge. Pour le chercheur, elle existe vraiment. Il est arrivé dans le pays à 14 ans. C’est là qu’il s’est ouvert au monde. Ceci dit, « cette identité n’est pas facile à définir ». Elle est essentiellement basée sur « la culture du compromis ». Il n’est pas pensable pour l’historien que les Belges ne cherchent plus  à poursuivre ensemble une route qui leur a permis de partager la même histoire, quel que soit l’habit, « duché de Bourgogne, domination espagnole, révolution brabançonne contre les Français, Révolution française… ».      

. 4 Le fédéralisme belge. Il a permis de résoudre certains problèmes de coexistence pendant un certain temps. Le confédéralisme suisse montre aussi ses limites : aucun ne veut parler la langue de l’autre. On retrouve « l’urgence de la question linguistique » sur laquelle l’UE doit se pencher.   

. 5 La montée du régionalisme flamand en lien avec la montée en puissance de l’UE. Cet aspect pose la question du centralisme excessif depuis le milieu du XIXe siècle. Des états ont commencé  à procéder à des réformes de rééquilibrage entre l’Etat et les régions puis  l’UE s’en est mêlée, sans avoir de position claire sur ce point.   

 . 6 Les dérives égoïstes. La situation est tendue pour le moins. Croire qu’une Europe à 50 sera plus efficace qu’à 27 est un leurre. On ne peut vouloir le beurre et l’argent du beurre (une formule EP). « Il est grand temps de briser le silence officiel (de l’UE et je pense des Etats-Membres) qui encourage les mouvements actuels ». Et l’auteur de citer le partage de la Tchécoslovaquie, la dissolution de l’ex-Yougloslavie, les Italiens du Nord contre « les nègres du Sud ». « Le virus nationaliste reste tapi dans l’ombre ».   

. 7 La gouvernance de l’UE. Elle est illisible au même titre d’ailleurs que la structure constitutionnelle de la Belgique. Il faut agir dans le sens de la simplification aussi bien pour l’UE que pour la Belgique.  

. 8 Le rôle de Bruxelles. La ville est « une pomme de discorde » entre les deux communautés. Francophone, elle est située en terre flamande. L’auteur souhaite que le Parlement et la Commission puissent émettre des avis pour dire « des vérités européennes ».

. 9 L’hypothèse du rattachement de la Wallonie à la France. Il ne croit ni à « la force du  rattachisme ni à l’enthousiasme de l’opinion française face à ce scénario ». C’est la fin de l’interview.

. Voir le Monde du 20.01.2008, Décryptages, Grand Entretien,  propos recueillis par Jean-Pierre Stroobants. Kzrysztof Pomian est le directeur scientifique du Musée de l’Europe à Bruxelles. Lire la bonne étude de l’INED sur les relations tumultueuses des deux communautés « Les Flamands et Les Wallons, Deux histoires, deux démographies »    http://www.ined.fr/fr/tout_savoir_population/fiches_actualite/flamands_wallons/

. Pour K. Pomian, se référer à  http://fr.wikipedia.org/wiki/Krzysztof_Pomian pour avoir quelques repères dans le cheminement du philosophe, historien et essayiste  franco-polonais.  

. Retrouver Fabrice Montignier sur son site http://www.fabricemontignier.com/ et sur http://86andco.blogspot.fr/2010/05/fabrice-montignier-pur-produit-de-leesi.html Il est diplômé des Beaux-Arts de Poitier et a 28 ans.

Belgique-Crochet au fuseau du Brabant

Il a aussi une bonne connaissance de la socio-culture belge où le napperon brodée tient une grande place dans les intérieurs. C’est un signe qui montre le soin que la maitresse de maison accorde à son intérieur. Il y a encore quelques décades, les jeunes filles apprenaient à réaliser de la dentelle au fuseau très renommée en Belgique. Sur les 550 photos du « Nouvel Atlas Mondial » des Editions Stauffacher SA (Zurich) avec 500 cartes, 1958,  il n’existe qu’une seule photo d’intérieur ; elle montre quatre napperons de dentelle au fuseau de Brabant (Belgique). Les deux autres photos consacrées à la Belgique montrent le port d’Anvers et le Château des Comtes à Gand.  

  Broderie-Table-Crochet Julia-Figuueiredo-1970-Wikipedia-200

Quant au mur du fond sur le dessin, il s’inspire me semble-t-il directement d’une broderie au crochet dont la photo présentée sur Wikipedia a obtenu le label de photo remarquable.

. La photo de l'assiette "België" est à retrouver sur le site du dessinateur, les autres photos Elisabeth Poulain pour la page du Monde du 22.01.2008 et la dentelle n°1 de Belgique, Wikipedia pour la carte ancienne et la broderie n° 2 et l’INED pour la carte linguistique, avec mes remerciements à tous, à voir dans l'album "Symboles2" sur ce blog.   

. Juste une dernière précision, ce billet remplace celui que j'ai publié hier sur ce site et qui était une "version light" de celui-ci et que j'ai complété avec les éléments de réponse du chercheur.

 

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