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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Le marché selon Jean G. Estaque, peintre et sculpteur

27 Février 2014, 16:54pm

Publié par Elisabeth Poulain

C’est un drôle de marché, à plusieurs titres. On sait, rien qu’à voir la peinture et sculpture, qu’on est face à une scène de marché, mais on ne sait pas vraiment  à quelle époque. Il y a à la fois des éléments visuels contemporains et d’autres qui se réfèrent à un lointain passé il y a plusieurs siècles. « Dans la nuit des temps », une expression qui me fascine, serait pourtant exagéré.  

Un autre facteur entre en scène. Il est suffisamment rare pour que je l’évoque d’emblée. Il s’agit du fait que l’artiste Jean G. Estaque a ressenti le besoin pour dire ce qu’il avait à dire de faire à la fois en collage et un panneau sculpté. Non pas de la même situation, ce serait faire preuve d’un manque d’imagination, mais de  scènes différentes, avec des ambiances différenciées.

Estaque-collage-1986-le-marché

. Le collage. On y voit sept personnages imbriqués les uns dans les autres, deux femmes et cinq hommes. Les unes se distinguant des autres par leurs seins ronds pour illustrer le marché aux œufs avec une poule ou un autre volatile. Ce sont les visages qui interpellent, avec une grande sobriété de traits, un pour chaque œil, un vertical pour le nez et deux petits horizontaux pour la bouche. Les cheveux sont bleus, à l’exception d’un homme aux cheveux roses. Des visages sans expression avec de gros cous pour certains. Ce sont eux qui structurent fortement cette compilation tranquille de personnes masculines et féminines avec beaucoup d’œufs ou de pommes qui font le lien entre eux.

Ses couleurs uniformes sont très intéressantes. Elles proviennent du papier  provenant de chemises utilisées dans le monde scolaire sur fond de papier kraft. Outre le bleu ciel qui joue la synchronisation avec le rose clair, il y le vert clair qui structure la composition de biais du coin haut-gauche au coin droit-bas et un jaune-orange pétant qui forme un V pour tramer l’ensemble, avec la pointe du V en bas au milieu. Le choix des couleurs met l'accent sur le douceur.  

La disposition des visages des personnages joue aussi la partition du V, mais cette fois dans l’axe horizontal du collage. Il faut cette fois-ci regarder les visages. On en compte trois qui se superposent sur le côté gauche, deux au milieu avec la tête de l’oiseau entre eux, une tête de femme au très long cou plus vers la droite et celle d’un homme plus en hauteur pour casser la monotonie.

Estaque-sculpture-sur-plaque-bois-1985-le-marché

. La plaque de bois sculpté (50 x 34, 5cm). Elle est accrochée sur une plaque de bois encadrée plus grande, à la façon d’un tableau dans un tableau comme pour faire ressortir l’épaisseur du bois taillé. Il s’agit cette fois-ci d’une composition plus élaborée et plus dense, à quatre plans, qui s’appuient les uns sur les autres.

C’est le vendeur aux oiseaux qui est le héros de la scène. Il est grand, gros, avec un cou énorme et un bras droit à pouvoir rompre le cou de l’oiseau d’un coup, d’un seul, alors qu’en réalité, sa main droite le tient doucement et fermement quand même. Ce gros oiseau beige-jaune n’a pas peur, c’est ce que dit son œil. Quatre cartons remplis d’oiseaux verts et/ou bleus sont posés en premier plan devant l’homme aux oiseaux. Dans les deux cartons situés aux extrémités, se trouvent trois oiseaux, dans celui du milieu, il y en a quatre et dans celui du milieu droit, il y en a cinq. Visiblement, c’est un peu dur.  Ils sont un peu tassés les uns sur les autres.

Par derrière au fond, quatre personnages sont groupés serrés avec deux plus jeunes devant. On distingue à gauche l’ouvrier en bleu de travail avec une veste ouverte par-dessus. Il a les mains dans les poches, avec un visage  souriant sous sa casquette. Il regarde celui qui le regarde. A sa gauche, se tient un rêveur qui regarde en l’air, avec une chemise rayée bleue et blanche et une veste d’un bleu ciel éteint.

A ses côtés, une femme souriante tient serrée contre elle une fillette aux cheveux roux avec un ruban vert dans ses couettes, du même vert que sa robe. La femmes plus jeune à droite est la seule à montrer sa gorge, ses  bras et ses mains énormes qui tiennent d’un côté un sac à provision et du droit un petit garçon aux cheveux blonds qui touche de son index gauche la chemise rayée jaune et rouge foncés la chemise de l’homme aux oiseaux. Je fais le pari qu’il s’agit de la femme de l’homme aux oiseaux et de leur fils. Je gage aussi qu’il en va de même pour la petite fille qui fait le lien entre l’homme aux oiseaux et la femme à la robe bleue. On voit le bras vert de la petite fille à travers le sac aux provisions.

Le lien entre l’homme, le père, le mari, la femme et les enfants. Ce sont les couleurs qui les indiquent. Pour les adultes, ils ont le bleu en commun, celui de la salopette du père, que l’on va retrouver aussi sur le plumage de huit oiseaux du bas. Le vert tonique de la robe de la petite fille éclaire  le vert des plumes des cinq ou six  oiseaux des cartons. Le jaune du sac de la maman fait résonnance avec les cheveux du fils, la chemise du père, l’œil de l’oiseau que tient le père entre ses mains et les becs des oiseaux dans les cartons. Quant au rouge très présent chez le petit garçon, il indique la filiation entre la femme et l’homme, une filiation que l’on va retrouver seulement dans les cheveux de la petite fille à la robe verte. D’un vert un peu différent de celui des oiseaux verts bons à manger, mais d’un vert quand même.

La force de cette plaque de 25 cm x  33 x 3 cm est impressionnante, tant la recherche symbolique va de pair avec la recherche plastique.  On retrouve les longs cous chez le père, le fils et la femme, un  goût avancé pour la couleur, l’art de la composition et le choix du sculpteur de marquer ou de faire disparaître ses coups de canif pour marquer la force et la rudesse.    

Pour suivre le chemin

. Ces deux œuvres ont été achetées en 1986 au Salon d' Art contemporain d’Avrillé (49). "Le marché" est le titre que je leur ai donné en commun.  La première a avoir été faite est la plaque. J'ai trouvé en regardant bien la date - 1985 - inscrite sur le côté de la plaque. Le collage est de 1986. J'ai pourtant préféré commencé par le collage - plus "gentil" - que par la plaque.   

. Sur Estaque, on trouve peu de choses, voir néanmoins  http://www.adelgallery.com/Dossier%20de%20presse%20JC%20Estaque%20Lyon%202009.pdf

. Photos Elisabeth Poulain, à voir dans l'album "Art & co"

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